Récit de course, l'Atlas Mountain Race

Récit de l'Atlas Mountain Race, une course qui s’est déroulée en février 2026, sur 1440 km entre Beni Mellal et Essaouira au Maroc. Une édition marquée par des conditions météorologiques difficiles dès le départ, avec des trombes d’eau suivies de températures négatives puis de vents violents. 36 heures d’enfer avant de retrouver un peu plus de sérénité sur les belles pistes de l’Anti-Atlas marocain. Pierre nous embarque dans cette édition haute en couleurs gérée au mental, qui lui a appris à quel point corps et esprit peuvent surprendre sur ces courses de longues distances à vélo.

Départ de Beni Mellal : bienvenue en enfer

Vers 16h30 dans le parc au-dessus de Beni Mellal, la nervosité est palpable. Et elle n’est pas uniquement dûe à l’atmosphère parfois lourde des instants qui précèdent le départ, donné dans une demi-heure.

Les prévisions météo sont exécrables. Pluie et froid sont annoncés dès les premières heures de course. Au-dessus de la barrière de montagnes qui se dresse au-dessus de la ville, le ciel est anthracite et les nuages s’accumulent. Quelque chose se prépare.

Le Maroc a connu au cours du mois dernier des précipitations telles qu’elles ont mis fin à 7 ans de sécheresse. Les rivières sont hautes, la chaîne du Haut-Atlas est couverte de neige. Une aubaine pour le Maroc et les récoltes à venir. Une tuile pour les 280 participant.e.s à l’Atlas Mountain Race.

Les premiers 270 kilomètres prévus par Nelson Trees, le Grand Manitou des Mountain Races, qui devaient nous envoyer patauger dans les profondes et spectaculaires gorges de M’Goun, ont été déroutés. Trop d’eau dans les gorges, devenues infréquentables. Les 270 kilomètres de pistes se transforment en 360 kilomètres d’asphalte. On va passer par les routes et les villages de montagnes, en un grand détour par l’est pour retrouver le CP1 de Boutharar au kilomètre 360 et le parcours initialement prévu. “Trop fastoche”, on se dit, enfin, pour les français nés dans les années 80. Troquer de la piste par du tarmac, ça va nous faire avancer plus vite. On verra plus de pays. “C’est du bonus, trop bien”, j’ai même entendu dire. Ouais. Pas sûr que le gars était aussi enchanté, après le déluge.

Depuis quelques jours, tout le monde est sur le qui-vive. On a reçu plusieurs notifications de modifications d’itinéraires, au gré des crues, des routes coupées, des passages infranchissables. Nelson m’avoue une heure avant le départ que la course est passée à ça d’être tout simplement annulée.

LES RÈGLES DE LA COURSE

L’Atlas Mountain Race est une course d’ultra-distance en bikepacking, sans assistance et en une seule étape, à travers les montagnes marocaines. Elle relie Beni-Mellal à Essaouira sur environ 1440 kilomètres pour 25 000 mètres de dénivelé positif. Le tracé emprunte principalement des pistes, sentiers muletiers et routes de villages, avec très peu de bitume.

Les participant·es peuvent rouler jour et nuit, le chrono ne s’arrête jamais et aucun ravitaillement ni assistance extérieure ne sont prévus, hormis quelques points clés, comme aux 3 Points de Contrôle, les checkpoints (CPs), où de la nourriture est servie aux cyclistes qui le souhaitent. En dehors des CPs, ils.elles sont totalement autonomes pour la nourriture, le couchage, les réparations et la navigation, dans des conditions parfois extrêmes et très isolées. La barrière horaire tourne autour de 8 jours, ce qui impose de longues journées à vélo (180 kilomètres / 24 heures, en moyenne) et une excellente gestion de l’effort.

Dans le parc pourtant, à l’heure du départ, les 280 cyclistes sont prêts. Les vélos sont encore rutilants, les bagageries propres, les visages concentrés. Mais les vestes imperméables fluo sont déjà sur les épaules, les gants et les surchaussures néoprène sont aussi de sortie. Il s’est mis à bruiner, ce genre de crachin breton bien serré qui a l’air de rien mais qui te trempe en un quart d’heure si tu ne te couvres pas d’une bâche. Il y a plus de sourcils froncés que de sourires dans l’assemblée.

17 heures, c’est maintenant. Au “3, 2, 1, go !”, il y a peu d’entrain, quasiment pas de clameur commune. On fend la petite foule venue nous soutenir et nous voir disparaître dans les montagnes. Ça grimpe directement sur le bitume trempé. En quelques instants, le groupe de tête est déjà quelques virages au-dessus, je ne les verrai plus. Le gros du troupeau s’étire lentement en un long serpent coloré, chacun prend son rythme.

À peine 5 heures plus tard, en pleine nuit, je me retrouve avec 15 autres concurrents dans le hangar/épicerie/bar à thé du petit village de montagne de Boutferda, kilomètre 90, 1500 mètres d’altitude. On est tous agglutinés autour d’un poêle à butane posé dans une flaque d’eau, sur lequel 10 paires de gants détrempés entassés s’égouttent et fondent dans des volutes de vapeur d’eau. On commande des litres de thé brûlant.

On vient de vivre l’enfer.

Au sommet du premier col, vers 1900 mètres d’altitude, 20 kilomètres et 1200 mètres de dénivelé positif après le départ, on s’est retrouvé dans un brouillard à couper au couteau. La température a chuté d’un coup et il s’est mis à tomber des cordes. Le déluge. Pendant plus d’une heure. Alors que la nuit tombait, j’ai vu la montagne cracher des torrents de boue. Des roches de la taille d’un ballon de hand dégringolaient des pentes et envahissaient la chaussée. À travers la capuche de ma veste, j’entendais des bruits d’eau, de bouillonnement, d’écoulement. Mes gants imperméables se sont rapidement remplis d’eau par capillarité. Je ne sentais plus mes doigts. Dans les virages collés à la montagne, on a traversé des torrents furieux à l’aveuglette, en espérant ne pas taper une pierre au milieu.

En mode survie, trempés, frigorifiés, le regard perdu, on est nombreux à rester dans cet abri chauffé, gardé ouvert par des marocains adorables qui se démènent pour faire chauffer de l’eau et nous servir du thé. Dehors, la pluie a cessé. La température est encore descendue d’un cran. Des habitants se serrent autour de braseros de fortune. On nous apporte des bassines métalliques remplies de braises incandescentes pour faire sécher nos chaussures. La tempête nous a mis en déroute. Lorsque certains tentent une sortie pour poursuivre la route, d’autres arrivent, transis mais contents de trouver du thé et un poêle brûlant.

À Boutferda, c’est le kilomètre 90. J’y suis depuis 23h30. Ça fait trois heures. Je perds un temps infini. Normalement, je devrais être bien plus loin sur la trace. Mais devant, il y a un col à 2600 mètres d’altitude, suivi d’un haut plateau à franchir par des températures négatives. Impossible de poursuivre avec mes habits trempés de sueur et de pluie. Je me souviens avoir eu peur, à ce moment-là. De l’hypothermie, des éléments. J’attends que mes affaires sèchent un peu avant de repartir vers 4h du matin. Dans le hangar/supérette voisin, ouvert toute la nuit, j’ai acheté des gants en polaire et une paire de gants de vaisselle taille XL pour pouvoir passer la nuit et remplacer mes gants encore trempés. Dehors, mon GPS affiche une température de -6°C. Ça pique.

En roulant, ça va. Il faut garder le rythme, ne jamais s’arrêter. Lorsque le jour se lève, vers 8 heures, je découvre un paysage gelé, avec des strates de roches saupoudrées de neige. La route a disparu sous une gangue de glace de quelques centimètres d’épaisseur. Des graviers permettent de ne pas trop déraper. Je m’arrête dans un restaurant routier à l’entrée d’Imilchil, kilomètre 167, à 2200 mètres d’altitude, où je reprends des forces sous la forme d’une omelette et de plusieurs verres de thé sucré. Toute la journée, je roule dans un état de fatigue avancé dans des paysages superbes, traversant des hauts plateaux, remontant des rivières avec le vent dans le dos, franchissant le col de Tizi Tigherrhouzine à 2645 mètres d’altitude. Lorsqu’on croise des participant.e.s, on parle un peu mais tout le monde est tendu, stressé, en retard sur son planning prévisionnel de course.

Le soir, j’atteins au fond d’une vallée le village de Tamatouchte, au kilomètre 250, où j’avise un petit logement. Je dors 7 heures d’affilée.

À 3h30 du matin, le toit de ma chambre grince sous les bourrasques. Un vent violent balaye le Haut-Atlas. 120 km/h soutenu, une vraie tempête. Avec d’autres participants, on titube en poussant nos vélos pendant 4 heures, en pleine nuit, sur 800 mètres de dénivelé positif dans la montée d’un col à plus de 2600 mètres, le Tizi n’Uguent Zegsaoun. En tenant mon vélo par le guidon, il vole comme un drapeau. Je ne suis pas venu faire du cerf-volant, je reste concentré sur la partie “vélo”. Mais c’est chaud. On est constamment frappés par des cailloux et du sable arrachés à la montagne. Mon casque porte encore la trace des impacts de roches. Jamais je n’ai affronté une telle tourmente. Certains se retrouvent plaqués contre le rail de sécurité de la route, coincés par leurs vélos. D’autres se font arracher leurs vélos des mains, qui glissent sur la route comme des crabes désarticulés. Certains font même demi-tour. Pas après pas, avec Erin et Jono de New York, on grimpe dans le noir, penchés en avant en suivant la ligne blanche médiane de la route comme une ligne de vie. De l’autre côté du col, le vent tombe d’un coup. On file sans se retourner en espérant en avoir terminé avec les éléments déchaînés. Ça commence à faire beaucoup, trop, en à peine 36 heures. Je longe un serpent de bitume sur des dizaines de kilomètres, me faufilant à travers les spectaculaires gorges du Dadès, avant d’atteindre enfin la première piste de la course. 12 kilomètres à peine, sur lesquels je m’esquinte la peau des fesses.

Le CP1 de Boutharar, au kilomètre 360 est atteint à 13h30. Je suis cassé. Choqué par ces conditions météo. Dans la grande salle, on peut se servir de bons plats marocains, tajines, boissons fraîches, pâtisseries, thé à volonté. C’est la pause bienvenue mais je suis dans un sale état. Abîmé physiquement, psychologiquement affaibli. Je n’en mène pas large. Le départ a été plus que difficile.

Et on vient à peine de rejoindre l’itinéraire initial et les pistes de la véritable Atlas Mountain Race. La course véritable ne fait que commencer. Il reste 1080 kilomètres de pistes à parcourir.

Du CP1 au CP2 : la bataille contre l'Escargot Rouge

Après avoir atteint le CP1 difficilement, il faut se remettre en selle immédiatement pour tenter de tromper le corps et l’esprit, faire comme si ça allait, et espérer rattraper un peu de temps perdu. Je tente une pause 25 kilomètres plus loin dans un hôtel de la vallée du Dadès, dans le grand bourg de Kalaat M’Gouna, kilomètre 385. Mais impossible de trouver le sommeil. J’ai le cœur qui bat trop fort. Pas rapidement, mais puissamment. Après 2 heures de tentative sans aucun résultat, je décide de pousser dans la nuit sur la section de 100 kilomètres sans ravitaillement entre la vallée du Dadès et Afra, à travers le massif du Saghro. Je tente à nouveau un endormissement en bivouac dans le désert, sans plus de succès. Dans la longue section hike-a-bike (où l’on promène son vélo en le poussant sur des pistes de montagne), je me retrouve dans un groupe informel avec quelques autres participants, dont les amis Sebastian et Denise, d’Innsbruck, rencontrés sur la Unknown Race à Lyon il y a deux ans. On parle peu, on n’a ni le temps ni vraiment l’énergie.

J’atteins le haut plateau au lever du soleil, superbe sur une plaine piquetée de touffe d’herbes sèches, puis le village d’Afra, kilomètre 488 vers 10 heures du matin. Des écoliers marocains se regroupent autour de nous, on discute brièvement pendant que je descends ma première omelette berbère de la journée.

Une fois les chaînes de montagnes du Haut-Atlas puis du Saghro derrière moi, j’entre véritablement dans le massif de l’Anti-Atlas, beaucoup plus ensoleillé, aride, reculé. Je connais un peu les 500 kilomètres à venir, pour les avoir parcourus lors de la course inaugurale de l’Atlas Mountain Race de 2020.

Les heures commencent à se fondre en une masse temporelle informe. Après Afra, je roule sur une mauvaise piste, longe une rivière par un sentier collé à une falaise, traverse un village fantôme, entame une montée de 27 kilomètres sous un soleil accablant. J’entre dans le village d’Ait Saoun, kilomètre 547, vers 17 heures. Là encore, après un rapide dîner, impossible de m’endormir.

Je suis hyper stressé par l’Escargot Rouge.

Sur la carte de suivi des points GPS des participants, l’Escargot Rouge matérialise la vitesse moyenne requise pour valider les CPs et l’arrivée à Essaouira dans les temps avant le CutOff, la barrière horaire finale. L’Escargot ne dort jamais, ne fait jamais de pause et avance à la vitesse constante de 7,46 km/h. Ça parait peu, ça l’est, et c’est plus rapide que mon début de course catastrophique. Et dès que je fais une pause, le Sournois me rattrape et me dépasse. En gros, je suis à la bourre. Impossible donc de trouver le sommeil. L’atmosphère générale à Ait Saoun est d’ailleurs plutôt décourageante. Tout le monde est en retard avec des problèmes divers, douleurs, fatigue, matériel abîmé. Il faut que je me tire de là au plus vite. Par messages, je communique avec ma compagne qui m’écoute, me rassure et me conseille de poursuivre l’avancée, de toute façon je ne peux pas dormir. Et surtout, il faut que j’arrête de visualiser l’ensemble des kilomètres qui restent à parcourir. C’est trop pour un seul cerveau.

Je pousse donc dans la nuit pendant des heures, podcast de France Inter sur l’exploration sous-marine et spatiale dans les oreilles, avant de dérouler mon bivy et de m’allonger vers minuit en plein désert, dans ce que je pense être mon dernier bivouac de l’aventure. À ce stade-là, j’ai décidé d’arrêter la course et de poursuivre en mode bikepacking jusqu’au CP3 de Tafraoute. C’est trop difficile. Et je ne prends pas assez de plaisir pour équilibrer cette difficulté. J’ai l’impression que cette fois-ci, la marche est trop haute pour moi. Je me suis résigné à abandonner. Je n’en pense rien. Je suis fatigué. Une fois la lumière du phare éteinte, le plafond étoilé prend vie et c’est absolument incroyable. J’ai le temps de compter deux étoiles filantes avant de sombrer.

Après 2h de sommeil (enfin!) sous les étoiles, je repars sur des pistes assez roulantes pour atteindre Taznakht, kilomètre 624, vers 6h du matin où j’écrase pendant 3h dans le lit d’une chambre d’hôtel délaissé par un autre participant quelques minutes plus tôt. 3 verres de jus d’orange pressée, 3 cafés au lait, 8 tartines de beurre/miel plus tard, je repars sous le soleil du désert en direction du CP2, 76 kilomètres plus loin. Le paysage est dantesque, brûlé comme passé au chalumeau. J’ai une énergie de dingue ce matin, je double plusieurs participants, j’ai l’impression de voler. J’atteins le CP2, kilomètre 700, à 14 heures, en compagnie joyeuse de Rebecca et Greg, de l’Idaho.

Le CP2 est magique. Le sol et les murs sont lumineux, couverts d’éclats de céramique. La nourriture est bonne et variée, couscous au poulet, boissons sucrées, fruits, pâtisseries marocaines, thé brûlant. Et surtout, l’atmosphère a changé depuis Ait Saoun. J’ai bien roulé et j’ai laissé derrière moi l’ambiance mortifère du peloton de queue. L’Escargot Rouge est allé se faire voir. Ici, tout le monde regarde vers l’avant. On parle du CP3 de Tafraoute 300 km plus loin.

Soudain, la course reprend.

Hier soir, j’ai enfreint la règle tacite numéro 1 en course de bikepacking : ne jamais abandonner la nuit. Le jour réserve toujours des surprises.

J’ai l’impression d’ouvrir les yeux pour la première fois depuis Beni Mellal, de sortir la tête de l’eau. L’arrivée à Essaouira devient possible. À ce moment-là, je suis à la fois content de refaire surface mais je me rends compte que je n’ai roulé que la moitié du parcours. Une sorte de chaud/froid simultané. Sur l’AMR, aucun kilomètre n’est gratuit, tout se franchit au physique et, surtout, au mental. Et je suis là, je vais bien, je n’ai mal nulle part sauf au derrière, alors c’est (re)parti. Vamos !

Du CP2 au CP3 : les 300 kilomètres de la résurrection

Dans la soirée, après avoir dégringolé dans les gorges d’Aguinane tapissées de palmiers et franchi une petite chaîne de montagne sur une mauvaise piste, j’atteins Ibn Yacoub, kilomètre 780, à la nuit, en compagnie de Bastien, un gars de Lyon avec qui on discute sur un long stretch de 20 kilomètres d’asphalte en faux-plat montant. Un habitant nous ouvre les portes de son petit café et le premier étage du bâtiment, où une grande pièce nous offre un peu de repos. Il y a même une douche. Chaude. Le luxe absolu.

Après 4 heures de sommeil, je me remets en selle pour l’une des plus intenses et belles journées passées sur un vélo. Avec Bastien, on franchit à la lumière de nos phares un lit de rivière interminable, encombré de galets gros comme des ballons de basket sur lesquels on dérape, à pied. Par endroits, les crues récentes ont recouvert la piste d’une épaisse couche de cailloux. La plupart du temps, il n’y a même pas de piste. Heureusement, il n’y a pas d’eau dans la rivière. On atteint finalement Tagmout, kilomètre 822, juste avant le lever du soleil. Le village est blotti au pied d’un massif montagneux traversé par l’iconique route coloniale : 55 kilomètres de piste perdue en plein désert, construite il y a un siècle dans un environnement aride et très reculé et oubliée 20 ans plus tard. Elle trace une ligne droite inclinée dans les strates de roches ondulées et orangées de l’Anti-Atlas. Une beauté, encombrée parfois de grosses roches, où je roule par intermittence avec Sébastien et Denise. Dans la longue descente, je tape une pierre. Le pneu arrière se fend sur un centimètre. Le liquide préventif du tubeless en profite pour aller prendre l’air. Je répare mécaniquement en installant une chambre à air. C’est dans ces moments-là qu’on se rend compte de notre extrême isolement. Ici, à pied, on se sent loin de tout. Hors du monde. On l’est.

En un quart d’heure, c’est réparé. Une demi-heure plus tard, je fais disparaître une omelette berbère et 2 litres d’eau et de Coca à Issafen, au kilomètre 885. Sebastian et Denise me rejoignent rapidement. On discute un peu. J’ai la tchatche, c’est bon signe.

Je m’embarque rapidement dans la remontée d’un étroit canyon sinueux tapissé de villages suspendus et de palmeraies jusqu’à atteindre une piste gravel de la largeur d’une autoroute, posée au sommet d’une haute plaine désertique et ondulée avec vue dégagée à 360° sur les sommets qui ressemblent à des grosses vagues. Un tracé magnifique, un peu irréel, une merveille de piste, que je franchis à vitesse supersonique, poussé par une adrénaline et un vent dans le dos puissants.

Coucher du soleil, musique dans les oreilles, je suis dans un flow de dingue, cette journée est absolument géniale. C’est beau, c’est vaste, c’est paumé, c’est épique, c’est tout ce que j’aime. Je retombe dans les gorges d’Aït Mansour et sa palmeraie linéaire à la nuit noire, puis c’est le dernier effort pour atteindre Tafraoute, le CP3, kilomètre 1003, en pleine nuit, vers 1h50. Coup de tampon sur la carte de brevet, montagne de spaghettis bolognaise, jus d’avocat, lit double, bonheur total. Les bénévoles sont à fond, on est portés par les sourires et les encouragements.

Sur le groupe WhatsApp que ma compagne a créé pour l’occasion, les messages d’encouragements déferlent. Les amis, la famille. On se croirait aux JO. Jamais je n’aurai de mots assez justes pour décrire la puissance de ce soutien à distance. C’est du vent dans le dos.

Je suis tout cabossé mais j’ai bien avancé. Il reste encore 440 kilomètres avant la ligne d’arrivée à Essaouira. Je ne sais pas trop comment je suis arrivé jusqu’ici. Mais j’y suis. Et j’en suis plutôt content. Mais tout de suite, dormir 4 heures avant de repartir.

Du CP3 à l'arrivée à Essaouira

Au CP3, il reste encore un tiers du trajet total à parcourir. Le moral est bon, les deux premiers jours horribles de la course me paraissent loin. Au départ de Tafraoute, je franchis à nouveau les montagnes de l’Atlas, plein nord, majoritairement sur du bitume et par des pentes à deux chiffres. On a changé de décor. Les montagnes sont un peu moins hautes et le paysage est verdoyant, l’eau coule transparente dans le lit des rivières, on roule parfois sur des pistes de terre meuble bordées d’herbes grasses. La côte atlantique doit être à 40 kilomètres à vol d’oiseau. Je traverse les villages d’altitude en compagnie d’Hannah, race coordinator de la TransContinental Race, la TCR, une course à vélo de plus 4000 kilomètres à travers l’Europe organisée chaque année en août. On roule sur des pistes de béton au-dessus d’une mer de nuages avant de faire le grand plongeon dans la brume et de pester contre une longue remontée d’un lit de rivières, qu’on franchit à pied, en poussant le vélo.

Dans la ville animée d’Aït Baha, kilomètre 1120, vers 20h30, je mange rapidement avant de poursuivre dans la nuit, en solo. Certaines pistes sont affreuses et inroulables. D’autres sont soyeuses. J’avance.

Le soir vers minuit, alors qu’une lourde bruine me trempe de la tête au pied, les habitants du hameau de Hussain Ou Ali, kilomètre 1158, m’ouvrent une pièce dans la mosquée pour m’abriter quelques heures. Un autre participant, l’irlandais Eoin, me rejoint, heureux de trouver ce refuge inattendu. Nous sommes pile au début de la section de 18 kilomètres de piste en bac à sable, l’un des passages difficiles de la course. Le genre d’endroit où tu peux te retrouver à pousser ton vélo pendant 3 ou 4 heures. Ce sera après la pause.

À 4h50, j’attaque la section ensablée, prêt à en baver. Mais grâce à la bruine de la veille, le sable a durci. Je passe la section en 1 heure. Un miracle, ça ne fait jamais de mal. Plus loin, je m’oriente vers le fameux col du Stelvio marocain, qui emprunte au col italien une belle série de virages en épingle à cheveux. Là-haut, vers 1100 mètres d’altitude m’attendent vent et bruine, bienvenus après 3 jours de désert brûlant.

À deux ou trois endroits stratégiques le long de l’itinéraire, comme les cols ou les longues sections sans possibilité de ravitailler, des marocains ont installé leur voiture chargée de nourriture et de boissons. Une table, quelques chaises en plastique. Des oasis roulantes, imprévues, bienvenues. L’accueil des populations locales, que ce soit dans les villages, aux CPs ou sur ces ravitos spontanés, m’a clairement sauvé la course.

Petit à petit, à force de pédaler pendant des heures et des heures et encore des heures sur des routes perdues et des pistes défoncées, j’arrive sur la côte atlantique vers 22 heures, dans le village d’Imsouane, kilomètre 1344. Je pose le camp dans la chambre sommaire d’un petit lodge. Ça sent l’iode, porté par le vent marin. Grâce à la boulangerie voisine encore ouverte à 22 heures, j’amasse un véritable butin sur la petite table en bois de la chambre : deux pâtisseries, une au chocolat et une au fruits rouges, 500 mL de yaourt grec, 1/2 litre d’Orangina, 1,5 litre d’eau, pain, vache qui rit, thon à la sauce tomate. Un festin. 4 heures plus tard, à 3h40 du matin, j’attaque les derniers 93 kilomètres jusqu’à Essaouira.

Dès que je passe la porte du lodge, je vois deux ombres noires passer devant moi, genre Nazguls du Seigneur des Anneaux. Ce ne sont plus des participants, ce sont des concurrents. Je me prends au jeu de la course dans les derniers kilomètres. Je les dépasse dès la première montée, je ne les reverrai plus, ou seulement la lumière de leur phare. En pilote automatique, pleine nuit, dernier plafond étoilé de la course, dernier vent de face, café / jus d’orange au lever du jour sur une plage, et c’est l’arrivée pleine d’émotion à la porte fortifiée d’Essaouira, kilomètre 1438.

Une accolade avec les bénévoles, un coup de tampon sur la carte de brevet.

Je suis arrivé.

épilogue

Essaouira est un lieu parfait pour terminer une course à vélo. L’arrivée est évidente. Plus loin, c’est le bleu infini de l’océan Atlantique. Une heure après l’arrivée, le vélo posé à la Maison du Vent, un riad tranquille au cœur de la petite médina, je suis longtemps resté assis sous les voûtes de la rue principale, à regarder les gens passer. Je suis allé me promener sur le port encombré de centaines de barques bleues, je suis allé faire mes courses au marché au poisson. J’ai acheté des calamars et des dorades, j’ai payé un gars pour qu’il me les prépare, un autre pour qu’il me les grille. J’ai commandé une salade marocaine, des frites et du coca. J’étais heureux. J’avais la satisfaction d’être allé au bout de quelque chose sans vraiment comprendre comment j’y étais parvenu. Je crois que c’est ce que j’aime, dans ces courses. L’imprévu, la découverte. Je sais pourquoi je suis venu. Pour l’aventure, pour le pays, pour les longues journées à vélo, le désert, la montagne, la camaraderie tout au long de la piste. Mais je repars avec autre chose. Un sentiment d’accomplissement très profond, la surprise d’avoir su trouver des ressources alors que j’étais sur le point d’abandonner. Le tout mêlé à un état de fatigue générale qui me garde dans une torpeur agréable. L’AMR, ce n’est que du vélo, mais c’est aussi une porte vers la découverte de choses profondes qu’on ignorait être en soi.