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ROUTES CORSÉES

La création d'un circuit cyclo est avant tout une immersion sur le terrain, une découverte approfondie du milieu et de la culture d'un territoire. Dans le cas de l'île de Beauté, on y rencontre pêle-mêle falaises granitiques, cochons libertaires, flots topazes et sommets effilés. Entre maquis odorants et baignades idylliques, cols montagnards et muettes forêts, plongez dans l'univers corse et découvrez l'histoire de ses routes, un patrimoine aussi singulier qu'arachnéen.

Sur un asphalte glabre et par une déclivité modeste, le feulement d’une transmission cyclopède bien réglée est un ronronnement d’aise à la cadence hypnotique. Si d’aventure le goudron se grêle et se déchire, la rigueur de la mécanique, sa rigidité toute de métal, deviennent un fardeau subit. C’est là toute la quintessence d’un tour de Corse à vélo que cette alternance de surfaces. Centaure  au corps de bicyclette, je grignote avec entrain une frêle voie côtière, en à-pic sur les vagues, qui offre tour à tour ses visages. Mais le tableau au sein duquel ma figure esquisse son chemin de pénitence, par ses attraits, justifie bien des inconforts.

Qu’en dirait donc un balbuzard venu à la pêche ? Volerait-il à 20 ou 30 mètres au-dessus de l’écume, la prunelle rivée sur les premières profondeurs dans l’attente d’un plongeon intégral, bec ouvert pour faucher la poiscaille, qu’il en serait dupe : c’est que mon fil d’Ariane mange la colline quatre ou cinq étages plus haut. Mais prendrait-il suffisamment d’altitude, secouant avec vigueur ses ailes perméables pour les sécher, emportant sa pitance en son bec, un vaste champ de vision se dévoilerait à lui. Ne lui échapperait alors ni comment la mer étincelante bave et vient langoureusement lécher les calcaires récifaux aux multiples sillons, ni comment ceux-ci se dressent en direction d’un intraitable zénith, interrompus seulement, dans leur élan vers les moutonnements de verdure des premières collines, par ma route, ruban maigre et anachronique qui enjambe le vertige dans un écrin sans autres stigmates de civilisation.

Assurément, notre aigle pêcheur sentirait comme moi je le sens, sur le duvet de ma lèvre, ce typique triptyque de l’île : l’iode planée par les embruns moites, l’effluve âcre du grès tanné par le soleil et comme un parfum, déjà, de pinède ensemencée, de ci de là, par le goût de la myrte ou de l’hellébore. Mes genoux plongent et remontent tour à tour, et je me représente les pistons d’une locomotive aux poumons d’airain. Tout mon corps embrasse ce mélange de sensations, la maritime, la forestière ou maquisarde, mais aussi la montagnarde alors que quelques sommets se manifesteront par-delà les apparents culs de sac des vallons – ce mélange qui représente si précisément la Corse. Déclivité modeste, feulement de la transmission, une partition  syncopée ça et là par des portions de bitume soudainement tectoniques, juste promptes à réveiller les sens, étourdi entre mer et massifs : c’est la jouissance d’un voyage cyclotouriste en Corse. Mais derrière un buis qu’agite la brise, une masse sombre s’égaye. Circonspect, je lève à peine la pédale quand jaillit le cochon. Il fend mon ruban d’un petit trot inquiet, couinant comme un vélo mal réglé. Je donne du guidon, évite la collision. Voilà l’ingrédient qui manquait à ma recette : le porc nustral, endémique de l’île, aux soies sombres et drues et dont la queue, contrairement aux routes, ne tirebouchonne pas mais s’achève en toupet. Le mien s’esquive par le maquis et son court dos rond s’évanouit entre arbousier et immortelle alors que ma monture reprend son rythme.

J’imagine d’ores et déjà les équipées cyclistes réjouies que j’amènerai en ces contrées demain.

Voilà qu’un granite volcanique rouge, rose, roux, ou miel s’élève à 300 mètres au-dessus des flots indigos. Il dresse face au couchant une vaste parade d’orgues minérales striées de ravinements. Par une petite voie sans issue, depuis cette départementale qui explore les calanques de Piana, une intuition soudaine m’a amené là. C’est un port de pêche d’un autre temps qui me ramène un bon siècle ou deux en arrière. Une plate-forme de pierres taillées offre sa joue bosselée au soleil couchant mordoré. Sur ses flancs, s’étale un ornement d’anneaux rouillés, parure désuète et anachronique. Autrefois, on y glissait les cordages des esquifs. Il devait être délicat de venir accoster ici. A peine au large, des récifs affleurent comme autant d’épines dorsales préhistoriques. Porto et l’ocre de sa tour se suggèrent au loin, comme un maquillage guerrier qu’une brume ionisante estompe sur le visage d’un géant de pierre. Mon vélo est couché là, repu comme le sont mes jambes et je suis assis, tambourinant du talon sur la roche polie. Je médite cette nouvelle journée d’investigation sur l’île de beauté, à la recherche du meilleur parcours pour y emmener les futurs participants Vélorizons. Un si petit territoire. Et tant de routes.

Trêve de cogitations, l’heure est à la détente. Je me dévêts, estime la profondeur du fluide que l’ombre rend topaze, et d’une galopade me propulse depuis la plateforme dans un grand éclat de rire.

Voilà une semaine que j’explore la Corse. Et son réseau routier arachnéen.

Une route corse, c’est d’abord un trait d’union interdimensionnel. Ce serpentin de bitume grêlé qui joint la mer, platitude d’émeraude et ses fasts, à la montagne ardue, verticale, sèche et coiffée de brume.

Oh ! il ne faut pas s’attarder sur le réseau territorial, récemment édifié pour conquérir l’efficacité du transport matériel. Mais au contraire, fuir le sigle T et s’esquiver par le petit canevas historique de l’île. Il s’encorbelle à qui mieux mieux par les criques et les golfes. S’insinue par autant de rodomontades dans les cultures avec en ligne de mire les dénivelés intérieurs. Assaille enfin les pentes qu’il besogne résolument, inventant sans cesse des mises en abîme spectaculaires.

Ainsi, lorsque l’on gravit la D84 depuis Porto et son golfe intime afin d’atteindre le petit village d’Evisa, habillé de conifères et précédant le col tout aussi boisé de Vergio, que découvre-t-on ? Par les entrelacs du trajet s’établissent une à une des perspectives toujours plus vertigineuses sur un massif acéré. La pente est douce pourtant. Le pédalage reste confortable, ce que ne démentent pas les cochons à moitié sauvages qu’on évitera d’un bref coup de guidon. Mais par quelque creux dans la roche, voilà que la route franchit une nouvelle frontière ; se dévoile derrière nous tout son étalage de courbes, de chicanes et de replats qui mène à la plage, loin en bas. Et de monter encore et toujours vers de nouveaux étages où s’affrontent le vert hardi des forêts et un rouge minéral sévère. 34 kilomètres.

Un promeneur s’exclame alors que je rejoins le panneau indiquant le col de Vergio. “Aie-aie-aie, ça doit faire mal cette montée…” Il rit de bon cœur, taquin. Une truie et ses rejetons se faufilent entre nous, superbement indifférents, le poil sec et l’œil ourlé. La montagne forme une palissade rocailleuse écrêtée qui nous réfléchit le soleil vif. Il y a dans l’air une senteur entêtante d’aiguilles de pin, comme un souvenir de chasse aux trésors ou de pique-nique. L’asphalte crépite sous l’irradiation du jour. “Allez ! “, conclut mon narquois,  “ça va faire du bien de descendre…”. Et d’embrasser du geste les arpents boisés d’apparence infinie qui se déploient de l’autre côté comme un plaid engazonné.

34 kilomètres depuis le golfe ondoyant. Est-ce la mer à boire ? Alors que l’espace offert au regard ne fait que s’ouvrir. C’est toujours, n’est-ce pas ? une griserie fébrile que de contempler, depuis un virage d’altitude, tout le déploiement en contrebas de la route qu’on vient de monter. Elle s’enquille entre deux falaises, tournoie via de grandes terrasses, tournicote toujours plus, franchira sans doute là un tunnel, et c’est toute une matinée de sain effort qui s’inscrit ici. Contemplatif, le cycliste bienheureux pourra légitimement s’interroger : tant d’efforts logistique pour amener le bitume en ces hauteurs esseulées… pourquoi ?

Au moment où la France se substitue à Gênes pour le contrôle de l’île, le réseau routier carrossable insulaire est inexistant. L’atlas de Bellin, plus tard le Terrier, nous représentent un fouillis de chemins baptisés très improprement, mais avec un optimisme candide, routes, duquel n’émane aucune réelle hiérarchie. Et si la monarchie française pense, pour des raisons essentiellement militaires, créer des voies nouvelles ou élargir les anciennes, les progrès sont peu visibles.

En fait, le réseau routier moderne est le produit de l’action de deux souverains du XIXe siècle, Louis-Philippe et Napoléon III.

C’est sous leur règne que s’effectue la grande mutation de l’espace insulaire avec la création d’une route ceinture autour de l’île et de grands transversales, alors même que la France connaît la première révolution industrielle. La Troisième République verra la création du chemin de fer de la Corse. Le XXe siècle sera le siècle des évolutions déterminantes avec la multiplication des véhicules individuels, la décentralisation et l’apparition d’un personnage déterminant : l’usager.

Prenez le défilé de l’Inzecca, entre Ghisoni et Ghisonaccia. La D344 qui le parcourt m’évoque l’échine de quelque animal féerique, dragon ou lézard. Elle se tord en volutes minérales pour que nous nous faufilions sur les flancs escarpés du fleuve Fiumorbo que toisent des falaises édentées teintes par la serpentine – une roche verte. Traverser ce canyon une fois est un émerveillement ; l’emprunter quotidiennement devient un labeur sinusoïdal. Les routes corses ignorent toute rectitude. J’en savoure les sinusoïdes, mes paumes tour à tour appuyées de droite et de gauche, alternant la position de mes pieds sur les pédales. C’est comme une passe de danse que de piloter là. L’œil porté au loin pour apprécier les prochaines circonvolutions, j’accroche du regard des éclats de soleil réverbérés par les crêtes méditerranéennes : souvent, en Corse, fend-on les montagnes tout en voyant la mer.

L’usager… doit-on départager l’autochtone besogneux et le voyageur cyclopède ? L’un doit rallier quotidiennement un point à un autre, il est actif, il est productif. L’autre vient quérir ici le plaisir d’un parcours édifiant pour l’œil et ambitieux pour le mollet. Lequel avaient donc en tête les ingénieurs à qui l’on confia ce défi ? doter la Corse d’une infrastructure routière qui en dévoile les trésors sans défigurer la belle.

C’est partout la même gageure : construire sans abîmer. Et partout, c’est la même contrainte : il faut sinuer. Ce sont des épousailles entre la technologie et le relief.

Une route corse, c’est donc aussi bien souvent un ouvrage d’art. Creuser la montagne, épouser le bord de mer, voilà une chose qui s’entend : poser là un tracé suggéré par la topographie. Mais quand la matière vient à manquer pour appuyer la route ? Quand la paroi n’offre que sa platitude verticale ?

Les calanques de Piana, près de Porto, où je me jetais hardiment à la mer plus tôt, ont été officiellement désignées comme site du patrimoine mondial de l’UNESCO en 1983. Un titre qui a renforcé leur attrait et en a fait une attraction populaire dans la région. La D81 fut hardiment façonnée pour en explorer la beauté de l’intérieur. Ces routes corses déploient leurs arches et leurs parapets dans des vertiges de façades rocheuses que viennent lécher les vagues, doucereuses ou revêches.

Une route corse, enfin, c’est une surface. Au caractère instable, à l‘imprévisible tectonique, je l’ai dit.

Au contraire de son écrin méditerranéen, que l’historien Fernand Braudel qualifiait de “surface plate de navigation”. La mer, pourtant, disait son comparse Lucien Febvre, cette Méditerranée opalescente, “ce sont des routes !”. Maritimes, bien entendu. La Corse, l’Histoire l’a placée sur l’antique route des îles, et elle s’inscrivait au sein des grands courants d’échanges dès l’Antiquité. Comble de l’ironie, s’amuserait sans doute mon spectateur du col de Vergio, on se la représentait alors plate : cette île où tous les points connus étaient littoraux. L’essentiel de la navigation était à faible rayon, d’un point à l’autre, d’une plage à la prochaine, un cabotage qui lentement s’améliora, grossit ses effectifs jusqu’à justifier de partir à l’assaut des terres intérieures et d’y étendre les filaments toujours plus alambiqués d’un réseau routier. Fin du triomphe des voyages maritimes à très courte distance, en paraboles, et ouverture de l’ère terrestre arborescente pour l’île de beauté.

Et donc, une route Corse, c’est une surface, oui, chaotique bien souvent. Intempéries, défauts d’entretien, amplitude thermique accentuée par le mauvais caractère insulaire de la météorologie… nombreux sont les facteurs de dégradation de l’ouvrage.

Les cyclistes que j’accompagnerai sur le tracé qui prend naissance dans ma tête l’apprendront à leurs dépens lorsque nous cheminerons de Calvi à Porto ou bien gagnerons Vizzanova. Ce sont là des kilomètres de crevasses et de nids de poule, ici le sable a été soufflé en travers du passage, là s’étale un gravier incongru et on ne sait guère qui du vent ou du ru aura raviné ainsi l’ouvrage. Trois siècles auparavant, c’était l’armée génoise de Luchetto Doria qui progressait ici et plus tard les Turcs vinrent s’aposter là pour razzier le passant. Aujourd’hui, les seuls sentinels sont les cochons impassibles. Comment se figurer que les routes corses, même défoncées, furent naguère un vilain réseau d’étroits et mauvais chemins perpendiculaires ? Le temps appose sa patine qui devient un vernis délité.

Le temps.

Il semble faire un sérieux crochet au col de Vizzanova. Le tracé du mythique GR20 y sectionne la route au milieu des chênes. On trouve là un édifice à l’anachronisme prononcé. La devanture, certes antique, parasitée par les lianes d’une végétation noueuse, ne laisse pourtant pas tout à fait présumer des univers intérieurs. Menez vos guêtres droit vers l’accueil. Vous y rencontrerez, cigarette au bec, une comtesse diaphane  dans une antre bibliothécaire. D’une voix suave d’outre-tombe, elle y distribue les massives clefs des chambres, toutes ligotées à d’incongrues sculptures de bois en guise de porte-talisman. Que vos pas alanguis par le kilométrage du jour vous portent donc au salon. Aucune lumière diurne n’y pénètre, les volets sont tirés et les tentures lourdes aveuglent les fenêtres. Entre Cluedo et Hogwarts, l’espace y joue un théâtre du siècle passé. On s’y enfonce dans les sables mouvants de fauteuils antédiluviens. Ceux-ci vous aspirent en chuintant et ne lâchent plus leur proie – il vous faudra solliciter l’aide de camarades de détente pour vous extirper. La faim vous tenaillera alors sans doute. A la bonne heure ! Traversez à nouveau le patio et laissez libre court à votre stupeur alors que vous pénétrerez la salle du restaurant. C’est un espace rectangulaire haut de forme. Ses flancs sont percés de fenêtres comme autant de tours de guet, mais c’est la coupole qui vous laissera coi. Sous un plafond lointain, une charpente spacieuse et digne, se déploie un entrelac de lierre foisonnant, si bien qu’entre sol et toiture on passe d’une atmosphère de dîner chic sur le Titanic aux froufrous d’une serre sylvestre. Ici bas cliquettent les couverts et devisent les convives, là-haut, à un jet de main, bruissent les feuilles et craquent sourdement les chevrons.

“Derrière ses murs de pierre, sous les hêtres plus que centenaires du parc, devant la petite chapelle Notre Dame des Neiges (dont on vous racontera volontiers l’histoire), tout parle du passé. Le caractère début de siècle est resté très préservé dans les aménagements. Dans le salon brûle un grand feu de cheminée, dans la salle à manger au plafond tapissé de lierre, vous découvrirez une cuisine familiale qui privilégie les produits issus de l’agriculture biologique locale et dont les recettes se transmettent depuis des générations. Vos nuits seront bercées par le silence étrange de la forêt. Un charme indéfinissable fait de cette maison un lieu «hors du temps»”

Le Monte d’Oro est le plus vieil hôtel en service en Corse.

Je me remémore le descriptif touristique, et une nuit qui m’aura transporté à la fin du 19ème siècle, en gagnant, bien plus tard, le col de Teghime sous une pluie fine pulvérisée depuis des nuées diaphanes. Sous leur voûte, au large de Bastia, des tâches luminescentes grêle la mer plate, signe que l’azur est percé là de soleil. Je parviens à la conclusion de ce séjour où j’arpentais la Corse pour en tirer un circuit idyllique.

Il ne faudrait pas verser dans la caricature. La Corse dispose d’un réseau routier de 7 920 km, dont 576 km de routes nationales, qui a été massivement étendu ces dernières années. Les routes de Corse ont été élargies, partiellement redressées et nouvellement asphaltées. Ainsi, on circule désormais en Corse beaucoup plus vite encore qu’au milieu des années 90.

Mais n’est-ce pas là le charme d’une destination ? qu’il y ait une certaine composante d’inconfort à la rejoindre. Nous voilà méritant soudain et la satisfaction l’emporte sur la peine.

Une épingle dans le tracé me dévoile une perspective plongeante, qui évoque l’échancrure d’un décolleté. En contrebas, phares pointés vers le zénith comme deux glaucomes, la carcasse d’une voiture. Puis une autre. Et une troisième… J’ai déjà assisté à pareil spectacle, mais la perplexité ne me quitte pas.

Proportionnellement au nombre d’habitants, la Corse est la région de France qui compte le plus grand nombre de victimes de la route. Le long de la chaussée, de petites croix et des plaques commémoratives rappellent les tragiques accidents survenus.

La temporalité du vélo me maintient loin de ces considérations, quand bien même, aux abords du réseau principal, me revient le stress d’évoluer parmi les voitures comme un poisson perdu dans un banc de squales. Pédaler, c’est une horlogerie douce qui trouve sa quintessence dans l’exploration lente d’un territoire naturel. A mes yeux, c’est dans la solitude et à l’écart des éructations et grondements automobiles que cela fait sens. Comme la route relie en Corse les cimes aux vagues, le vélo est un trait d’union démultiplicateur entre l’âme et le corps. Un prodige, si l‘on veut bien s’y attarder un instant : cette machine simple et robuste étend – décuple ! le rayon d’action d’une paire de jambes sans que l’on souffre ni bruit ni relents.

A ma droite,  quelques encablures en col de cygne m’amèneraient à Bastia. Le port, je le sais, y ronronne de l’activité incessante des ferrys. L’un d’eux me portera sans doute sur le continent, grosse blatte de machineries aux grondements telluriques avec moi et mon vélo enfouis dans ses entrailles. Et pourtant. Si je tourne à gauche, la baie de Saint-Florent est toujours là, et depuis ses chatoiements de jaune, pourquoi ne pas s’aller perdre encore vers le Cap Corse ? Je choisirais la Corniche – la D31 – qui mène des villages Ville-di-Pietrabugno à San Martino-di-Lota. De cette route, je retrouverai une superbe vue lointaine de la côte et des îles Capraja, Elbe et Monte Cristo, du nord vers le Sud. À Miomo, on atteint alors de nouveau la route des côtes. Je suis libre, ma foi.

C’est un territoire si menu que cette île et pourtant, l’invitation à l’aventure y est permanente. Comme quoi, la finitude terrestre n’est-elle pas un frein à l’exploration. Plutôt

Le Cap Corse reste un patrimoine naturel sauvage préservé, sans doute parce que sa topographie – 40 kilomètres montagneux hérissés de falaises autoritaires – l’a gardé assez rebutant pour ne pas attirer l’appétit des bulldozers ou des entrepreneurs. C’est aussi une région chargée d’histoire, tourmentée par les multiples invasions barbares où se regroupent plus du tiers des fameuses tours Génoises construites sur l’île afin de pouvoir alerter la population en cas d’invasion.

Oui, allez. Repartons pour le Cap Corse. Le ferry attendra bien.

Ferry au départ de Bastia en Corse. Photo Damien Artero /// Planète.D