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RENAISSANCE DANS LES PYRÉNÉES

Dans ce récit fictionnel d'inspiration réelle, nous vous proposons de découvrir la personnalité de chacun des plus grands cols routiers cyclistes des Pyrénées. Aux côtés de Diane et de son interlocuteur Hector, vous appendrez autant l'histoire que le tempérament de chaque ascension. En filigrane, le partage d'une passion ardente pour la petite reine et une réflexion sur la place du cyclisme dans une vie. De quoi vouloir enfourcher sa bécane pour aller explorer les Pyrénées, séance tenante !

Un corps est étendu par terre, il décrit des cercles sirupeux à son zénith. Il y a des moments où ses ailes éclipsent brièvement le soleil assassin. Leur plumage, étincelant. Elle aimerait que ces moments doux là durent. Que ne durent que les moments doux. Durent que les moments doux. Le répit est trop bref. Elle cligne maladroitement des paupières. La croit-il déjà morte ? En plissant les yeux, elle relève que les rémiges sont noires. Le bec, long et mince, jaune comme la face. Il l’observe l’air de ne pas y penser. Les trajectoires concentriques se rapprochent. Que voit-il de là-haut ?

Une silhouette allongée dans les ondulations de l’air saturé de chaleur. Les jambes sont fuselées, musculeuses, la poitrine menue, la bouche ouverte semble non pas respirer mais lécher l’air ambiant qui crépite comme une soupe oubliée sur le feu. Un casque cycliste repose au bout d’un bras dans les brins d’herbe, son moiré tranche sur la verte prairie. La monture cyclopède en ton sur ton est juste là, couchée au flanc comme un animal de bât après le labeur. On y distingue des sacoches profilées. Et la route, irradiée. Une lanière d’asphalte cloquée qui se déroule comme un ruban de réglisse sur les flancs du col de Marie-Blanque. Maria-Blanca, dit l’occitan. C’est son nom, à lui qui du zénith pondère une question finale : se mange-t-elle ? Un vautour percnoptère d’Égypte. Des congénères observent la scène depuis les falaises en contrepoint de la scène, ils semblent perplexes. Que fait-donc ce mammifère femelle de l‘espèce des hominidés vautré dans la pelouse du pays basque ? Les doigts sont graciles, ils jouent avec la mentonnière du casque. Les lèvres sont sensuelles et esquissent un sourire un peu carnassier, est-ce du dépit ? de l’auto-dérision ? Un avant-bras bronzé vient se poser en parasol sur le regard défaillant. Et du fond de la poitrine délicate monte sourdement, puis jaillit, enfin, un rire de gorge qui se déploie en cascades haletantes dans le silence gélatineux de la canicule.

‘Tu parles d’une renaissance !”

Diane est hilare.

“T’es à l’agonie, oui ! Hein ? Regarde-toi !”

Déshydratée, désorientée, confuse. C’est bien d’elle-même qu’elle se gausse.

Le vautour, déçu, oblique sur un pan d’aile. Il y a encore de la vie dans cet animal là. À d’autres…

Diane hoquette. Un van gris apparaît qui descend au frein moteur les lacets en surplomb de son insolation. Il couine. Elle trépigne, tape des pieds mais ne se relève pas. Le véhicule ralentit dans un tintamarre de ferronnerie usagée. Il se stabilise pourtant adroitement le long de son corps toujours à même le sol, comme pour lui faire ombrage. Par la portière grande ouverte, le conducteur la contemple, est-il déconfit ? perplexe ? ou simplement amusé ?

“Diableries ! De là-bas, j’ai bien cru que vous faisiez un malaise, pardi.”

Sous son poignet, Diane fronce les sourcils pour dévisager qui l’harangue ainsi. Le bonhomme est replet, il affiche une fine moustache, une faconde rebondie. C’est ça, oui. On dirait un ballon. Il s’extirpe d’un bond et lui tend une gourde d‘eau. Diane s’ébroue, elle a mille ans soudain, le souffle court, la couenne sèche et la fibre endolorie, et d’une reptation bancale vient s’adosser à la fourgonnette. Le contact de la carrosserie rafraîchie par le déplacement est une bénédiction sur ses omoplates tannées.

“Merci !”

Elle avale goulûment. Il la rejoint et pose ses fesses de concert. La dévisage, intrigué. Puis fixe devant lui, contemplatif. Sur la colline en face s’est déployé un fractal ovin, une myriade de moutons qui semble reproduire un motif complexe de mouchetage blanc. Si ce n’était le thermomètre et ses 42°, on y verrait de la neige saupoudrée sur l’ourlet d’un veston de velours.

“Alors, on vient chercher querelle aux Géants des Pyrénées… qu’on a sous-estimés ?”

Diane se demande s’il parle un peu à l’ancienne par un fait exprès. Dans le doute, elle joue le jeu.

“Que nenni mon brave homme. En outre, il serait paradoxalement réducteur de les assimiler à leur unique grandeur.
– Plaît-il ?”

Chacun regarde devant soi mais des sourires s’ébauchent en miroir.

“Ces cols que vous tenez en haute estime.
– Hey bien oui ?
– Chacun d’eux a sa personnalité, chacun a son caractère. Unique, subtil, qui ne se mesure pas en pourcentage et en dénivelé.
– Allons-bon.”

Il attrape la gourde à son tour, s’envoie une lampée.

“Pour moi, c’est tout du pareil au même, et je ne vois guère de nuances chez les clients. Je fais le chauffeur pour des cyclistes, vous voyez ? Des cyclistes tout comme vous mais les sacoches, c’est moi qui les transbahute. Tous les jours, ça monte hardiment et ça se démène et ça gesticule, puis ça s’autocongratule avant de redescendre. Je les trouve touchants. Mais pour moi, un col est semblable à tous les autres cols. Une grimpette à faire tourner de l’œil, un paysage pastoral et montagneux, bravo pour la suée, circulez s’il vous plaît.”

Il lui tend la gourde à nouveau.

“Sinon, mon nom c’est Hector.”

Mais Diane est maintenant occupée à farfouiller dans une sacoche. Elle en extrait un petit carnet couleur rouille qu’elle agite sous le nez de son interlocuteur avec une euphorie espiègle, sans doute conséquente au coup de flotte salvateur qui a remis toutes ses petites cellules en liesse.

Le Géant

“Moi c’est Diane. C’est là que vous faites erreur, mon bon samaritain hydrophile. Voyez-vous, je suis une profileuse de cols. Ils sont tous décryptés là-dedans. Tous les soirs, je note. Rien ne m’échappe. Évidemment, le Tourmalet, je vais vous parler de sa grandeur. Parce que c’est le Géant. Tout le monde le sait. Voilà un fait indubitable.”.

Hector renchérit.

“Voilà, c’est ce que je disais.
– 2115 mètres d’altitude, ça fait de lui le plus haut col routier dans les Pyrénées françaises. Bon, et puis d’accord, c’est aussi un point de départ vers le pic du Midi en Bigorre, le toit panoramique des Pyrénées.
– Vous voyez bien.
– Oui, mais est-ce qu’il faut s’arrêter à cela ? Vraiment ? On parle du col du “mauvais tour” là.
– Le col du mauvais tour ?
– Parfaitement. En 1913, Eugène Christophe est renversé dans le Tourmalet.
– Et qu’est-ce qu’il fabriquait, je vous le demande, en 1913, dans le Tourmalet, ce Christophe ?
– Eugène Christophe. Christophe, c’était son patronyme. Il faisait le Tour de France, pardi ! Il a dû rejoindre à pied Sainte-Marie-de-Campan pour forger lui-même sa fourche et repartir…
– Non…
– Si.
– Hey bin.
– Voilà. Faut voir le contexte. 1910. Le Tour de France a 7 ans. Les organisateurs du Tour aspirent à lui offrir de nouvelles… sensations. Henri Desgranges a inventé l’épreuve, il aimerait maintenant inscrire les cols des Pyrénées au programme de la course. Des collaborateurs sont envoyés en repérage.
– 1910 ! ah ah ils ont dû en repérer de belles choses tiens…
– Ils dressent un constat apocalyptique, oui : pas de routes, la menace d’animaux sauvages, des populations qui ne parlent pas le français.
– Evidemment. C’est que c’est sauvage par chez nous. Voyez donc les vautours qui vous lorgnaient tout à l’heure…
– Qu’importe, le 19 juillet les coureurs s’élancent de Perpignan vers Luchon, la bagatelle de 289 km, ils grimpent le col de Port, le Portet d’Aspet et le col des Ares. Et le 21 juillet… c’est le géant du Tourmalet qui les met au pas.”

Diane a poussé son vélo dans le Tourmalet, un Victoire vert amande légèrement pailleté. Ce n’est pas qu’il lui manquait le braquet. Une forme de pèlerinage, plutôt, et comme un signe de reconnaissance entre pairs. Le matériel a évolué, mais que ressentaient les pionniers ? Passé La Mongie et ses tourelles de verre et d’acier, l’enchevêtrement des remontées mécaniques où furètent des lamas, la route, scarifiée pour le Tour, soudain ondoie dans des confins d’alpages à la radicale verticalité. L’herbe se recroqueville. Tout est ras, glabre, dans les chuintements du vent d’altitude. Au kilomètre 17, affranchie des télésièges, Diane a mis pied à terre en témoignage d’humilité. Les pierriers faisaient sentinels, comme autant de déflagrations rocheuses figées en plein vol. Des pics hérissés dont elle voulait ignorer le nom dardaient vers le ciel un miroitement d’obsidienne. Comme un point de fuite zénithal, tout convergeait en haut. Sa danse avec le Tourmalet se terminait en point d’orgue et au pas, la tête renversée en arrière, la gorge offerte et le regard aux cieux. Un pas de deux cadencé, ralenti, dans les bras d’un demi-dieu. Elle s’était sentie accompagnée par le Géant. Portée, sans doute aussi, par la majesté des lieux. Au col même, comme devant Marie, Diane les mains jointes s’est inclinée aux pieds de la statue démesurée de Octave Lapize. Un versant Barèges, un versant Bigorre, 1402 mètres de dénivelé. Et ce colosse de ferraille planté là-haut comme trait d’union, en plein effort d’ascension. L’histoire ne retient que les vainqueurs, dit-on ; et quand bien même, immortalise-t-on leurs défaillances ?

”Le 21 juillet 1910, Octave Lapize grimpe le Tourmalet… à pied. La pente est trop dure, il pousse son vélo. Il est le premier coureur à franchir le Tourmalet, après une étape de 325 kilomètres débutée à 3h30 du matin. Oui, le matériel évolue drôlement vite. En 1969, Eddy Merckx cavalait en tête du Tour et passait le Tourmalet avec 8 minutes d’avance sur les autres coureurs !
– Mais d’où tenez-vous tout cela, vous ?
– Papa : un mordu du Tour. Ma famille vient de Saint-Etienne. Pédaler sur son Mercier tout rose équivalait pour lui à la sainte onction, il suivait assidûment chaque édition. Incollable, mon petit papa. J’ai grandi sur un vélo et dans son aspiration, étourdie par ses histoires dont je ne perdais pas une miette.
– Donc, le Tourmalet, c’est le Géant des Pyrénées, et votre géant à vous, c’est votre papa.
– Touché.
– Et les autres ?”

Les autres…

Le Poète

Diane ouvre son carnet au petit bonheur la chance.

“Le Portet d’Aspin, par exemple.
– Oui, celui-là, tenez.
– C’est Le Poète.
– Vous m’en direz tant…”

Diane rit. Quand Diane rit, une petite fossette se creuse sur sa joue gauche. Et le galbe  de ses lèvres prend une courbure sensuelle. Ou gourmande.

Oui, le col du Portet d’Aspin est un poète. Diane l’a gravi, un de ces matins laiteux et iridescent tout à la fois, quand l’éclat de l’aube semble être, plus qu’une lumière, un voile tiède déposé sur le monde. Après 2 kilomètres plutôt roulants au départ de Arreau – 4,2% de moyenne indiquait le Garmin – la pente est devenue plus sérieuse, avec un petit secteur à 8%, une fois passée la petite route menant à Aspin-Aure, sur la gauche. Dans un silence que rythmait sa cassette de pignons et le ronronnement de ses pneumatiques sur le bitume flambant, des arbres aussi majestueux qu’inattendus en ces contrées l’ont saluée. Le Portet d’Aspin lui a alors murmuré les vers de Joachim Bernier de La Brousse.

“Arbres feuillus, dont la verdeur première
Ombrage l’huis du palais non pareil
Où le destin tient enclos ce bel œil
Qui me ravit de sa vive lumière…”

Hector est coi. Selon lui, une route reste une route. Certes, il est prodigieux, toute chose considérée, de franchir aujourd’hui sans sourciller des cols qui un siècle et demi plus tôt défiaient les moyens logistiques humains. Le député local Achille Jubinal, originaire de la proche vallée de Barège, a dépeint ce moment clé du progrès autoroutier, provoquant les rires de l’assistance. C’était en juin 1868 lors d’une séance du corps législatif.

“Écoutez ceci : il y a cinq ou six ans, on ne traversait le col d’Aspin qu’à cheval. Maintenant, grâce à l’Empereur, qui a eu personnellement l’idée des routes thermales, nous passons au col de Torte et au col d’Aspin, à 1800 mètres au-dessus du niveau de la mer ; à Tourmalet, ainsi qu’au col de Geyresourde, qui descend par Luchon ; nous passons à 2000 mètres d’altitude avec des voitures à quatre chevaux, aussi facilement que vous traversez en Daumont la place de la Concorde.”

Désormais, le ballet le plus dansé sur ces routes, c’est celui de la Petite Reine. Pour le plaisir de la relance, stimulée par cet éveil bucolique et rafraîchissant, Diane a attaqué dans les 5 derniers kilomètres, les plus pentus. Dans les prés paissaient les bovins et deux bergers gesticulaient près d’un abreuvoir, comme animés d’un échange passionné intelligible d’eux seuls.

“On aurait dit Damète et Ménalque.
– Je vous demande pardon ?
– La Troisième Bucolique. C’est un poème de Virgile. Un poète latin de la fin de la République romaine, un peu avant Jésus Christ.
– Et c’était quoi, leur problème, à vos deux bergers ?
– Les miens, en tous cas, ne parlaient sans doute que d’élevage ou de positionnement d’enclos. Ceux de Virgile… une affaire de vol de bouc et de préférence féminine ! Dans l’œuvre, leur joute prend la forme d’un chant amébée de haute tenue : un duel verbal qui est aussi un duo. Les deux bergers se répondent en écho, rivalisant de talent, dans ce qui devient un véritable concours de poésie
– Vous pensez à tout ça, vous, quand vous montez le Portet d’Aspin ?
– Oh que oui ! C’est un poète, je vous dis, ce col. Il se dévoile puis se masque, il est frivole et changeant, il a ses accès de grandeur et ses tourments. Il est suave et piquant – jusqu’à 12% !”

Parvenue en haut, Diane avait slalomé langoureusement parmi les vaches. Elles léchaient l’asphalte avec nonchalance. Le Pic du Midi pourfendait l’horizon comme un fanal. Un panneau indiquait à Diane le début de sa montée, à Arreau, 12 kilomètres plus bas. Elle avait embrassé du regard l’ascension réalisée, en vers, ou en vert, elle ne savait départager, et remercié le poète pour sa chantante compagnie.

“Vous en avez de l’imagination, dites-donc…”

Hector s‘amuse.

“Cela confirme quand même que notre soleil vous a bien tapé sur le crâne !”

Diane confirme d’une moue gracieuse. Ils rient.

Le Pressé

“Si vous déclamez des vers quand vous pédalez, ça doit vous en prendre, un temps, de gravir un col dans les Pyrénées…
– Pour chacun, c’est différent, vraiment. Peyresourde, par exemple, lui c’est Le Pressé..”

Juste avant le Portet d’Aspin, entre Arreau et Bagnères-de-Luchon, est situé le Col de Peyresourde. Il culmine à 1569 mètres d’altitude. Historiquement, c’est un col stratégique du Tour. Le papa de Diane lui avait maintes fois répété : parfois un col, ce n’est pas tant ce qu’il est mais ce qu’on en fait qui bâtit une légende. Peyresourde, c’est l’ascension express du Tour, relativement courte, percutante. Diane en conserve un souvenir clinique, technique. Tout est consigné dans son carnet.

“La montée commence au grand-rond-point, à l’entrée de Bagnères-de-Luchon et au départ de la route D618, entre la rue Alexandre Fleming, l’avenue du maréchal Foch et le cours de la Casseyde. Là, c’est parti pour 13,7 km à 6,9 %. La route s’élève rapidement le long de l’avenue Jean Moulin jusqu’à dominer la ville de Luchon. Mais après cela on peut profiter d’une portion de replat, je m’en souviens, le long du ruisseau de l’One. Trêve de courte durée. La route recommence à grimper après environ 3 kilomètres d’ascension, vers le pont de Miey. La pente est donc irrégulière sur ces premiers arpents. Puis, juste après être passé devant la chapelle de Saint-Aventin, la D618 rejoint le carrefour avec la route du port de Balès.
– Vous avez une sacrée mémoire.
– Pas tant, je me suis amusée ce soir-là à tout retranscrire comme un compte-rendu opératoire. J’avais retrouvé sur Internet une interview de Laurent Jalabert, le coureur, qui parlait du col de Peyresourde.
– Pour en dire quoi ?
– La même chose que mon père. Un col qui s’avale vite, ce qui le rend redoutable.
– Et ensuite ?
–  La route grimpe à près de 8% jusqu’au village de Saint-Aventin avant un court replat au niveau de Castillon-de-Larboust mais on aperçoit plus haut qu’elle attaque plus sèchement. On arrive à un nouveau palier au village de Garin avant que la pente ne reparte de plus belle à la sortie du village. Ce col, c’est une succession de relances, comme s’il nous exhortait à tout donner. Après une aire avec la chapelle Saint-Pierre de la Moraine et la stèle en l’honneur de l’écrivain Pierre de Gorsse, se situe une petite fontaine, ce qui est très opportun dans une ascension peu ombragée, notamment parce que la route est large.”

Hector est étourdi par le détail d’informations. Diane parcourt son carnet rempli de pattes de mouches qu’elle suit de l’index. L’ongle est ras et le doigt agile.

“On arrive plus loin au croisement avec la route des Agudes. On reste sur la D618 et de là, il reste encore 4,8 kilomètres à 8,1% de moyenne jusqu’au col de Peyresourde, sur une route généralement bordée de feuillus là aussi, et avec des vues sur des villages au pied de la montagne d’Espiau. À environ 3 kilomètres du sommet, on aperçoit le col de Peyresourde, que l’on atteint par une série de lacets puis une ultime et brève portion plus rectiligne qui traverse une brèche relativement étroite dans la montagne – c’est le col. Elle se poursuit d’ailleurs dans la descente versant ouest, ce qui entretient l’ambiance express de ce col, car une fois qu’il est franchi, on fonce de l’autre côté !”

Pfiou ! Hector reprend son souffle. Le regard dans le vague, il pondère. Le Géant, le Poète, le Pressé… Que va-t-elle lui inventer encore, cette jeune cycliste ? Pourtant… à bien y réfléchir, ses paroles sonnent justes. Comme si en filigrane se dessinaient les personnages véritables de ces cols, tapis derrière une quelconque borne kilométrique ou un impersonnel panneau de signalisation. Hector commence à les voir, non pas seulement comme des altitudes, mais un peu comme des… altesses, peut-être ? Des Seigneurs, en quelque sorte.

Le Reclus

“C’est amusant, ce que vous dites, je reconnais. Vous posez un œil édifiant sur tout ça. Je n’avais jamais entendu parler des grands cols pyrénéens de la sorte.  Pourtant, tout est à la disposition de tout le monde.
– Certaines choses moins que d’autres…
– …
– Prenez le col de Luz-Ardiden.
– Hey bien ?
– C’est un cul-de-sac. Pas même un vrai col, puisqu’on ne bascule pas à son faîte dans une autre vallée.
– Et alors ?
– Lui, c’est le Reclus. Le Timide.
– Voyez-vous ça…
– Notez-bien, un Reclus qui a de la poigne !”

13,4 kilomètres à 7,4%. Plutôt difficile, le col de Luz-Ardiden. Depuis 1985, cette ascension est cataloguée dans le Tour comme hors catégorie. Coïncidence ou pas ? Cinq des neuf arrivées sur cette montée ont été remportées par des Espagnols.

Luz-Ardiden domine ce que l’on nomme le Pays Toy, douce vallée aux villages accueillants de pierres et de ruelles typiques, à la tradition pastorale forte avec son mouton AOP Barèges-Gavarnie – cette vallée menant vers le prodigieux cirque de Gavarnie et le col du Tourmalet, aussi. En bas, ce sont les charmes de l’architecture thermale de Saint-Sauveur et du Pont Napoléon, depuis lequel les accros de sensations fortes se jettent à l’élastique dans les impressionnantes gorges de Luz pour plus de 90 mètres de frissons ! En haut, passés les 10 premiers kilomètres, le cycliste s’extrait de la forêt pour découvrir par pallier un cirque montagneux qui se dresse comme un jabot inversé. Les sommets de La Caperette et du Soum des Aulhères sectionnent l’azur. Il n’y a pas un bruit et l’on collectionne les épingles serrées sur un asphalte de premier choix. Diane avait eu la sensation de devoir l’amadouer, ce col qui se dérobe à la vue à mesure qu’on grimpe, par des effets de perspectives verticales, comme un mirage s’éloignant d’autant qu’on se rapproche. Il fallait le quérir, le séduire, l’appeler de ses vœux. Chaque nouveau virage accentuait l’atmosphère de réclusion, d’éloignement de la civilisation, alors que se découvrait des angles de vue toujours plus saisissants sur les vallées en contrebas.

“Viens mon mignon, je lui disais, laisse-toi faire s’il te plaît, ne sois pas farouche allez.
– Vous lui faisiez la cour, en somme !
– Oui…”, elle rougit, “Fuis-moi je te suis, suis-moi je te fuis. C’est qu’il n’y pas d’autre raison à monter là-haut que lui. Une voie sans issue, soit c’est pour la beauté du geste, soit c’est pour la beauté du col.
– Pourtant, pendant le Tour, c’est un sacré spectacle !
– Et comment ! Une arrivée d’étape… Inaugurée pour la première fois en 1985. La légende s’y est écrite avec l’inoubliable Miguel Indurain d’abord puis avec Lance Armstrong qui, malgré sa chute, s’assura là une 5ème victoire dans le Tour de France. En 1985, Pedro Delgado y a signé son premier succès sur le Tour tandis que Greg LeMond était bridé dans son action, sommé de ne pas mettre en danger le Maillot Jaune de son leader Bernard Hinault. En 1988, le même Delgado y assit sa victoire finale au bout d’une étape remportée par Laudelino Cubino.
– Ma parole, vous êtes une encyclopédie.
– A Luz-Ardiden, Miguel Indurain remporte en 1990 sa dernière victoire sur une étape en ligne. En 1994, Richard Virenque y conclut triomphalement une de ses plus belles chevauchées.
– Pas si Reclus que ça…
– Disons, un Reclus auquel le gratin aime aller faire honneur, quitte à se détourner de la trajectoire la plus spontanée. Il se mérite, ce col de Luz-Ardiden, il se convoite, il se jalouse.”

Chevauchant son Victoire dans le crépuscule, Diane avait aimé ce dialogue en œillades et circonvolutions, un aller-retour de fin de journée sous la bénédiction des sommets. Il y avait de la salsa dans ce pas de deux là, les méandres de la route oeuvrant comme un flux et reflux. Fuis-moi je te suis, suis-moi je te fuis… Quel beau col que ce Reclus de Luz-Ardiden, ombrageux, fuyant et magnifique.

Le Fourbe

“Vous les parez de toutes les qualités, nos cols des Pyrénées. Moi, ce que j’en vois, c’est que mes clients, ils en bavent !
– Détrompez-vous, je ne les encense pas, je les décris tels que je les ai perçus dans ma relation à eux. C’est tout à fait subjectif. Un autre cycliste vous ferait sans doute le portrait d’autres personnages. Prenez l’Aubisque, par exemple…
– Oui, alors lui, c’est qui dans votre bestiaire ?
– L’Aubisque, c’est le Fourbe…
– Le Fourbe ? C’est une véritable carte postale !
– Justement. On ne se méfie pas assez de lui…”

Le col d’Aubisque culmine à 1709 m d’altitude. Situé entre Tarbes et le sud-est de Pau, dans les Pyrénées-Atlantiques. Cette belle montée, trait d’union entre la Bigorre et le Béarn, appartient à l’univers de la haute montagne. Le côté carte postale est assurément dû, en bonne partie, à l’impressionnante route thermale des Eaux-Bonnes dont la construction fut décidée en 1860. Percée en corniche dans la roche du Cirque du Litor, cet itinéraire est un saisissant belvédère qui surplombe la vallée de l’Ouzom.

“La route du col d’Aubisque a été bâtie à l’initiative de l’impératrice Eugénie, femme de Napoléon III, qui souhaitait pouvoir relier les Eaux-Bonnes à la vallée d’Argelès et à ses différentes villes thermales. Elle fut terminée en 1864, son chantier ayant employé jusqu’à 500 ouvriers. Ce n’était qu’un chemin jusqu’au 20ème siècle.”

Et pourtant…

En 1910, Octave Lapiz  met également pied à terre dans l’Aubisque.

“C’est notre géant du Tourmalet, lui ?
– C’est ça.
– Décidément, il aura usé ses semelles.
– Il faut remettre les choses dans leur contexte : à l’époque, les bécanes n’étaient pas adaptées aux dénivelés prodigieux sur lesquels on commençait à lancer les coureurs.”

Poussant sa monture, Lapize adressa aux organisateurs un cinglant : « Vous êtes des assassins. » La légende de l’Aubisque démarrait.

“Bon, soit, il est dur, mais ce n’est pas une raison pour le qualifier ainsi, n’est-ce pas ?
– Voilà que vous le défendez, maintenant ?
– Hey bien oui, je ne vois pas ce qu’il a fait de mal, moi, ni ce qui justifie que vous l’appeliez le Fourbe !
– En 1951, la course bat son plein et Wim Van Est devient le premier coureur hollandais à s’emparer du maillot jaune suite à sa victoire d’étape la veille à Dax. Une grande fierté pour lui et pour les hollandais alors que se profilent les Pyrénées dès le lendemain avec l’étape Dax-Tarbes. Aussi surprenant que cela puisse paraître, Van Est n’a jamais grimpé un col de sa vie.

– Un coureur cycliste professionnel qui participe au Tour de France, il peut n’avoir jamais gravi de col ?
– Oui, c’est assez saugrenu comme situation. Les Néerlandais n’ont pas exactement le patrimoine topographique pour se préparer aux Pyrénées…
– Et donc votre Wim là, ça lui fait quoi de grimper l’Aubisque ?
– La grande question est : comment parviendra-t-il à conserver son maillot dans le col d’Aubisque, seule et unique ascension de l’étape ? Finalement, il se débrouille assez bien et bascule au sommet à seulement 1 min des favoris. Tout le monde pense qu’il va conserver son maillot, mais c’était sans compter sur cette fameuse descente, une des plus dangereuses selon de nombreux coureurs du peloton. Lâché dans le col de l’Aubisque, le brave Van Est entame à toute allure l’autre versant, quand soudain son pneu crève et il chute sur les gravillons.
– Oh !
– Il tire tout droit dans un virage et plonge dans le ravin, il culbute de nombreuses fois avant d’être ralenti par un arbuste et de continuer en roulades encore plus bas.
– Non !
– Si. Tout le monde le croyait mort. Une chute de plus de 70 mètres !
– Et ?
– Et… rien de grave. Le bonhomme s’en tire avec la frayeur de sa vie et devient une partie de la légende… l’Aubisque est retors.
– Vous l’avez perçu ainsi, vous ?
– Un peu, oui. Disons qu’il n’annonce pas son jeu, c’est un malin. Il m’a embarquée dans la danse, m’a ébloui avec des panoramas aiguisés et champêtres à la fois, il y avait des animaux pour détourner mon attention de la difficulté. Ici un âne, là des moutons, plus loin des chevaux. Et puis cette route en corniche… quelle splendeur ! Comme s’il cherchait à m’étourdir, à bluffer, jusqu’à ce que je ressente physiquement qu’en vérité, je n’en pouvais plus ! Toute cette animation m’avait déconnectée de la difficulté : le col de l’Aubisque, c’est aussi des piqûres à 13% ; j’y étais sous le soleil de midi et ce n’était pas une mince affaire, je vous le dis. C’était comme une lutte avec un adversaire qui me souriait et me caressait autant qu’il m’empoignait et me mettait au défi. On ne sait pas ce qu’il manigance, et de toutes façon, ce site est nimbé de mystère.”

Voilà en effet une légende colportée autour du col d’Aubisque. Il se raconte volontiers parmi les bergers qu’une très vieille dame, dénommée Clara, fut surprise à plus de deux mille mètres d’altitude par le froid et la neige. Simplement couverte d’un châle épais et marchant à l’aide d’un bâton, elle fit la rencontre d’un ours. De terreur, elle lui jeta si fort sa canne que celle-ci transperça le pic de Ger à près de 2 500 mètres d’altitude – épique prouesse pour une vieille Dame. L’ours apeuré s’enfuit. Ce moment d’histoire locale, empreint de folklore et de fantasmes, est toujours gravé dans la pierre. En effet, sous le sommet du pic de Ger, le trou subsiste et en son contrebas on peut volontiers se figurer le visage de la dame avec son châle et les lèvres toutes gercées.

L'Éclaireur

“Et que faites-vous du col de Soulor ? qu’il faut bien franchir en venant de l’est si l’on veut grimper à Aubisque via la route des Eaux-Bonnes.
– Ah… Soulor. C’est l’Éclaireur. C’est l’avant-garde. Il est envoyé en repérage par l’Aubisque, il participe de la manœuvre. On le monte sans y penser, quelques virages et puis voilà ; on le traverse éberlué par le panorama de la route en balcons qui se dévoile vers le couchant ; on est ébaubi, on tombe en arrêt, on est stupéfait, et c’est là que l’Aubisque prend le contrôle. Le répit de la section plane et son encorbellement de tunnels n’est que de courte durée et voilà que s’enchaînent les lacets âpres des derniers arpents de montée. Qu’il faisait chaud là-haut ! Ah ! vraiment, l’Aubisque, c’est un enfoiré…”

Diane s’évente, amusée par sa propre tirade, goguenarde. Hector s’esclaffe.

“Ah ! Au moins y avez-vous survécu.
– Le vélo n’est pas mortel, sauf quand ça l’est ! Mon papa disait ça.
– Allons… C’était juste un mauvais moment à passer. Vous ne cessez de m’étonner, vous, les cyclistes. Vous aimez souffrir en vérité.
– Certains en meurent, vous savez ? Le col du Portet d’Aspet, lui, c’est le Tueur.”

Le Tueur

18 juillet 1995. Aux dernières miettes d’une matinée baignée de lumière, l’ascension du col du Portet d’Aspet s’était déroulée dans du velours, en douceur. Les coureurs avalaient alors la descente.

Il ne restait pourtant plus que quelques virages avant le pont de l’Oule et la remontée vers le col de Menté. Fabio Casartelli, coureur italien de l’équipe Motorola, a mal géré sa trajectoire. La roue avant de son vélo a sans doute percuté un des plots en béton qui émaillent le bas-côté, derniers garde-fous avant le ravin. Il est passé par-dessus sa machine. Que ne contraignait-on alors les compétiteurs au port du casque ? Son crâne est venu s’ouvrir sur le béton.

Épars sur le bitume, à jamais dissocié de son vélo, il ne bouge plus et le sang se déverse. Trente-quatre kilomètres d’une étape qu’on annonçait dantesque, avec 6 cols au programme, se sont écoulés, paisiblement, et puis voilà, un virage plus prononcé a surgit dans la descente du Portet d’Aspet, ce col qui affiche des pentes à plus de 15%.

La vie s’est arrêtée au milieu des fougères grasses et des noisetiers, entre deux hameaux empierrés qui porteront désormais le deuil d’une jeunesse cycliste. Forçat de la route devenu pantin désarticulé, Fabio s’envole déjà vers d’autres sphères éthérées : dans l’hélicoptère qui rugit vers les soins hospitaliers, après des massages cardiaques infructueux, on lui a déjà fermé les yeux.

Le Tour est en état de choc, la famille éplorée. Fabio n’avait pas 25 ans, il devait les fêter le mois suivant.

“Oui, c’est arrivé.”

Diane murmure désormais.

“Quand je l’ai gravi, le Portet d’Aspet, chaque rampe plus abrupte que la précédente était comme une balle que je devais esquiver. Il tirait pour faire mal et moi, je devais tenir bon. Ce n’était que le milieu du périple, je peinais à rentrer dans la routine nomade. J’avais des visions de moi balançant mes sacoches à tout va pour m’alléger et mon coeur faisait une java de tous les diables. Je me sentais comme une souris pourchassée par un gros chat. J’ai pensé : ‘mais il veut me tuer, le salopard !’ et c’est là que l’histoire de Fabio m’est revenue, telle que Papa me l’avait racontée. Ce gosse avait une femme et des enfants qui ont tout vu à la télé, je suis sûr.”

Hector écarquille les yeux.

“Il y a le strass, les paillettes, la fête et la compétition, la sur-médiatisation, les régalades et la liesse populaire. Et il y a les drames d’une vie de passionnés. Parfois, je me dis que cela rappelle aux hommes qu’ils sont petits et doivent être solidaires. Mais à quel prix ?”

Ce 18 juillet, immédiatement après l’accident, on informe les équipiers Motorola. Sur leurs visages défaits par l’effort se lit alors la cruelle déflagration de l’annonce : «Fabio est mort.». Assis sur la banquette arrière d’une auto rouge de l’équipe, voilà Frankie Andreu et Lance Amstrong. Ce sont deux machines de course à forme humaine qui sont réduites au silence de la stupeur. Les peaux luisent de sueur. On leur épargnera pourtant le macabre récit du motard qui se souvient : « Le sang sortait de sa bouche comme un geyser ». Les Américains ont le regard fixe des hypnotiques. Sans doute qu’à ce moment là, entre eux deux, un lien dans l’adversité aura pu se nouer, une reconnaissance mutuelle de leur qualité de mortel et de leur investissement, démesuré, dans la course ?

“Vous postulez que la mort développe la fraternité ?
– J’ai envie d’y croire, à tout le moins, oui. Le cyclisme, c’est aussi une affaire de frères. Ils se jaugent, se livrent une lutte sans merci, mais ils se respectent et ils s’aiment.
– …
–  J’y ai pensé en gravissant le col de Puymorens.”

Le Frère

Avant le traité des Pyrénées en 1659, le col de Puymorens marquait la frontière entre le royaume de France et la principauté de Catalogne. C’était alors un lieu d’échange entre l’Espagne et la France, et le col est longtemps resté un passage muletier. Il est franchi par la route en 1914 seulement.

Quand Diane l’a gravi, une jeune équipe à l’entraînement l’a passée. Elle était occupée à contempler le décor, plongé dans ses notes. À proximité du col, à une altitude d’environ 2100 mètres, se trouve la mine de Puymorens. Cette ancienne mine de fer fut exploitée jusqu’en 1966. Diane se demandait si depuis l’espace, on peut voir toutes ces mines délaissées comme autant de balafres sur la face de la planète. Lorsqu’elle s’était remise en selle, l’équipe était à l’arrêt à une volée de coups de pédales : pneu déchiré. Diane avait de bonne grâce cédé son matériel de remplacement.

“Moi, je ne suis pas là pour concourir ou m’entraîner. Je voyage. C’était possible et sans réelle conséquence pour moi de les dépanner. Cela m’a rappelé l’anecdote suivante. En 1934, le sacrifice de René Vietto. Il a cédé sa roue avant à son coéquipier Antonin Magne qui venait de chuter dans la descente du Puymorens.
– Donc le col de Puymorens, c’est…
– Le Frère.”

Pendant toute la montée ensuite, Diane avait médité sur la notion de fraternité. Les épreuves nous font révéler notre véritable sens de l’entraide. Connaît-on seulement vraiment une personne tant que l’on n’a pas traversé de tempête à ses côtés ? Tant que la question ne s’est pas posée : que saurai-je sacrifier, offrir, abandonner pour que ce soit elle qui continue ?

Le col de Puymorens était sous une épaisse couche glacée pendant les périodes froides du Pléistocène. La glace s’écoulait dans la vallée de l’Ariège, à l’ouest, et dans la vallée du Carol, au sud. Plusieurs moraines glaciaires marquent le retrait de la glace, elles peuvent être observées près du col, où l’une d’entre elles s’est déposée il y a 15 000 ans.

Un col contrasté, donc, qui sous une apparente froideur ou dureté abrite les expressions de la fraternité.

“Le cyclisme, c’est aussi cela. Une solidarité dans l’adversité, oui. Ces cols nous enseignent aussi tout cela. Le Géant nous rappelle à notre humble petitesse. Le Tueur nous confronte à notre mortalité. Grâce au Poète on peut remercier la vie pour ses simples bienfaits. Le Fourbe teste notre résilience pendant que le Frère nous met du baume au cœur. Le Pressé nous enjoint à vivre vite et fort et le Reclus teste notre motivation.”

Diane mâchonne un brin d’herbe grillé. Un silence se pose là, qu’une ombre en éventail fend soudain. C’est le vautour qui revient.

“On a été immobile trop longtemps !”, s’amuse Diane.

Il y a un petit fanion sur une de ses sacoches. On y voit comme le drapeau d’un pays imaginaire. Un triptyque en flèche. Il clapote doucement au vent qui se lève, timide, et Diane cherche dans ses souvenirs à quoi cet insigne la ramène. Le cirque de Troumousse. Un petit frère du Reclus. Depuis les derniers lacets, en direction de l’est se superposaient trois profondeurs de paysage. Falaises minérales échevelées, plantées de rares arbrisseaux voltigeurs et chamarrées de l’ombre des crevasses. Pelouses ondoyantes striées par les errances des bêtes. Falaises minérales encore, dantesques et monolithiques, murailles infranchissables.

Chacun des cols franchis menait à son propre univers. Chacun révélait au hasard des tournants de la route sa personnalité singulière, subtilement, comme lors de la rencontre de deux amants. Quand la difficulté surgissait, le cycliste se mettait bel et bien en danseuse. Et cette danse entre lui et le col, c’était un apprentissage mutuel, un apprivoisement réciproque, deux êtres qui se frottent et se découvrent.

“Hey bé, je n’avais jamais vu ces cols, que je parcours pourtant toute la saison durant, sous cet oeil. Moi, je conduis.
– …
– Et votre affaire de renaissance là, c’était quoi ? quand je suis arrivé tout à l’heure, je vous entendais beugler ce mot sous le caniar. C’est là que j’ai eu peur pour votre santé mentale…”

Diane soupire. Elle s’évente un instant avec le carnet rouille – le carnet “trouille”, comme elle l’appelait pendant la maladie..

“Papa est mort. Une longue délivrance. Je peux vous dire qu’il n’a pas fini sur la grosse plaque. J’ai cru partir en roue libre. Le silence était le fond des choses et le vélo mesurait la vitesse de la vie. C’est Annie Ernaux qui a écrit ça. Bin moi, j’étais à l’arrêt sans papa. Plus envie de rien, surtout pas pédaler. Ni aimer. J’ai réalisé que dans mon cœur, tous les hommes se mesuraient encore à l’aune de papa.
– …
– Alors, je me suis dit qu’il y en aurait d’autres, des hommes, sur ma route, il le fallait ; qu’à défaut de foncer en danseuse avec papa, il fallait retourner danser la danse de la vie. Monter un col, c’est une danse. Tous autant qu’ils sont, ces cols des Pyrénées, ils incarnaient pour moi une figure allégorique masculine. Autant de facettes que je veux découvrir dans des hommes qui ne seront pas mon papa.”

Hector est muet. Le tour guidé de ses propres lieux de travail, il ne l’avait pas vraiment vu venir. Les confessions philosophiques, là il ne s’y attendait pas du tout.

“C’est ça, ma renaissance.”

Hector est pragmatique, aussi.

“Bin si vous voulez pas renaître comme un phénix de ses cendres, il va falloir faire le plein d’eau ma petite dame, et c’est bien pour ça que je me suis arrêté : sinon c’est la déshydratation assurée !”

Diane sourit. Hector est soudain pensif.

Le Sacripan

“Mais il nous en manque un. Celui-ci ! Et ça vous en fera neuf, comme les neuf mois d’une grossesse. Si c’est pas une belle renaissance ça ! Alors, c’est qui notre petit col basque ? Vous n’avez pas trouvé, n’est-ce pas ?
– Si. Le Sacripan. A cause du vautour…”

Le vautour percnoptère a pour nom scientifique Neophron percnopterus. Cela vient de la mythologie grecque : c’était le nom d’un sacripant qui fut puni par Zeus pour un méfait et métamorphosé en vautour. Le percnoptère peut se nourrir de tout, la plupart du temps d’animaux morts évidemment, par dépeçage des carcasses, mais aussi d’œufs dont il brise la coquille : il utilise des cailloux pour briser la coquille, ce qui en fait un exemple rare d’utilisation d’outil par un animal.

Le col de Marie-Blanque correspond bien à ce profil. C’est un filou, un malin. On ne s’y attend pas. Vu d’ici, l’océan semble tout proche, ça sentirait presque les embruns pour un peu et j’aurais volontiers cru être au bout de mes peines, avec tous ces grands cols derrière moi. C’était sans compter sur la punition de Zeus…”

Au départ de Bielle, la pente était régulière et le paysage aéré. Diane jouissait d’une montée moins austère que dans d’autres secteurs du Pays Basque, où le climat méditérannéen frappe déjà parfois par sa sécheresse. Une première longueur de 5 kilomètres permet de se hisser jusqu’au plateau du Bénou où la route redevient mesurée dans sa dénivellation. Cette première rampe ne dépasse jamais les 10%. De quoi baisser la garde. Mais après le plateau se présentent à nouveau des pentes agressives que Diane avait abordées avec trop de nonchalance sous un astre du jour vitupérant, alors que ses réserves d’eau étaient épuisées.

“Bon. Vous y êtes, pour ainsi dire. Au col.”

Diane jauge du regard les dernières longueurs de grimpette.

“Elle est masquée par la courbure de la route, mais là-haut, bien vite vous verrez une stèle qui rend hommage aux combattants de la 10e brigade de guérilleros républicains espagnols. Ces gars-là, avec les Résistants FTP – FFI du maquis Guy-Môquet d’Oloron-Sainte-Marie, ont combattu l’occupant allemand. Ils ont livré une autre forme de bataille, c’est sûr. N’empêche que vous, ma petite dame, vous vous êtes bien bagarrée aussi et je vous tire mon chapeau. Paix à votre papa, qui devait être un grand homme pour élever son enfant aussi haut, et aussi souvent. Maintenant, j’ai des jerricans pleins dans le coffre, remplissez-moi ces bidons, et que je ne vous y reprenne plus !”

Diane s’ébroue. C’était bon de se confier à un inconnu. Elle se dit que ça rend les choses concrètes, palpables. Il faut reconnaître la teneur réelle d’une épreuve pour la pouvoir franchir. Dans la vie comme sur un vélo. C’était sans doute un accouchement au forceps, mais elle la tient peut-être, finalement, sa renaissance.

“Merci Hector. J’ai bien fait de défaillir au soleil sur votre route. Soyez heureux.”

Il la regarde s’éloigner. Le Victoire vert amande ahane dans le brasier. Ses paillettes explosent dans la lumière crue et avec la rondeur adjointe des sacoches, on dirait une boule à facettes qui progresse laborieusement vers le sommet. Alors que la courbure de la route s’apprête à avaler la jeune femme dans les volutes de réverbération tisonnées par la chaleur, elle se retourne et lui adresse, tout sourire, un grand geste. De victoire, évidemment.