Sur les traces des pionniers du bikepacking
En 1897, Marie-Antoine Barret et Léon Giran-Max, tous deux peintres de métier, entreprennent l'une des toutes premières traversées de la France à vélo, de Melun à Nîmes. Dotés du même humour truculent, ils relatent leur périple dans un carnet de voyage à travers une quarantaine de dessins. Cent vingt-six ans plus tard, 4 cyclistes s'élancent sur leurs traces pendant près de 1000 kilomètres, bouclant ainsi le challenge du Tourmagne.
Textes et photos
Pierre GOUYOU-BEAUCHAMPS
CROQUIS
Léon GIRAN-MAX
Rubrique
Histoire du Vélo
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Le challenge du Tourmagne : mille kilomètres à vélo pour un livre
Le manuscrit était tombé dans l’oubli depuis plus d’un siècle. Coup de chance : en 2019, Patrice Brunet, ancien patron de l’entreprise Zéfal et collectionneur de récits de voyage, a déniché cette pépite chez un bouquiniste parisien. En piteux état, le carnet, intitulé De Paris à la Méditerranée en 1897 à travers l’Auvergne à bécane, était daté de 1897 et signé par deux compères : Marie-Antoine Barret (à la plume) et Léon Giran-Max (au fusain). Les amis, tous deux peintres de métier (Barret est membre de la société nationale des Beaux-Arts) et dotés du même humour truculent, y relataient une des toutes premières traversées de la France à vélo, de Melun à Nîmes. Et croquaient (en une quarantaine de dessins) tour à tour traversée de troupeaux de vaches, attaque de chien, fête au village ou encore passage de troupes en exercice. C’est Mathieu Brunet, fils et successeur de Patrice à la tête de Zéfal, qui prit ensuite l’initiative de lancer une aventure à vélo sur les traces de ces deux pionniers. Le Challenge du Tourmagne, du nom de la Tour Magne, à Nîmes, que les challengers doivent atteindre pour valider leur odyssée, était né. Au bout des 950 kilomètres, la récompense ? Un exemplaire du carnet de voyage de Giran-Max et de Barret, réédité à compte d’auteur à quelques centaines d’exemplaires.
Kilomètre 0
Vendredi 7 juillet 2023, rendez-vous est donné à 10 heures sur le parvis de la gare de Melun. Elisabeth Lavaill et Jean-François Bégoc, membres de l’Audax Club Parisien, descendent du train avec leurs vélos, tandis que Guillaume Barbey arrive de Villecresnes, au nord de Paris. Pour ma part, j’ai quitté le TER venu de Lyon et l’ai laissé filer vers la capitale. Nous sommes quatre à prendre la route, sur des gravel équipés pour l’aventure, avec de légères sacoches fixées au cadre. Aujourd’hui, on appelle ça du bikepacking. En 1897, on appelait ça faire du vélo. Dans nos bagages : quelques outils, quelques pièces de rechange, un sac de couchage, une tente ultralégère et un change pour le soir. À peine quatre kilos au total. Dans la foule des salariés pressés de la grande couronne, notre petit groupe de cyclistes nomades fait presque figure d’anomalie.
Cent vingt-six ans plus tôt, le 28 août 1897, Léon Giran-Max et Marie-Antoine Barret, eux aussi membres du Touring Club de France, débarquaient au même endroit. La gare de l’époque n’existe plus ; elle a laissé place à une architecture de verre et de béton sans âme. Melun était alors déjà un important nœud ferroviaire. Ce jour-là, c’était l’ouverture de la chasse : dans les wagons, la fumée des cigarettes se mêlait aux fusils, aux chiens et à l’agitation des départs. Les vélocipèdes de Léon et de Marie-Antoine étaient rudimentaires, mais robustes. Pas de dérailleur, donc une seule vitesse pour traverser la France. Quelques vivres, un peu de linge, des chaussures de cuir, des vêtements de laine : tout tenait dans un grand sac à dos, à la manière d’un cycliste d’un autre âge.


Cette traversée, c’est Élisabeth qui la pilote. Habituée à tracer des itinéraires au cordeau, elle a prévu six étapes et demie jusqu’à la Tour Magne. Chaque jour, il faudra rouler entre 130 et 170 kilomètres, en traversant successivement le massif de Fontainebleau, la vallée de la Seine, le Gâtinais, le Val de Loire, le Nivernais, les vallées de l’Allier et de la Sioule, la chaîne des Puys, le Cézallier, la Margeride, les Cévennes puis la garrigue nîmoise. À peine sortis de Melun, nous mettons déjà les pneus dans le sable de la forêt de Fontainebleau, entre fougères géantes, rochers et pins serrés. Un peu plus loin, les pavés irréguliers d’une allée forestière nous secouent, avant de nous offrir, comme une récompense, le lisse d’une piste cyclable au bord de Seine. L’aventure à vélo commence souvent plus près et plus vite qu’on ne l’imagine.
L’arrivée sur les rives de Loire
Le Gâtinais nous impose ensuite son rythme particulier, presque hypnotique. Sur 150 kilomètres, le paysage change sans cesse : canal du Loing, sous-bois, banlieues pavillonnaires, champs de maïs ou de tournesols, écluses, sentiers étroits encombrés de racines, pistes agricoles malmenées par les tracteurs. Nous cherchons sans relâche les itinéraires secondaires, les chemins de traverse, les routes désertes, tout ce qui permet d’éviter les grands axes et de filer vers le sud.
Entre Nemours et Montargis, Léon et Marie-Antoine ont sans doute ressenti la même impression de clandestinité au milieu des chasseurs. Dans son carnet, Marie-Antoine écrit : « la ville franchie, soudain éclate à nos oreilles la fusillade. À cette heure, c’est plus du carnage que de la chasse. Nous ne sommes pas sans inquiétude pour nos pneus. Un plomb est si vite égaré ». Le soir, nous atteignons Ousson-sur-Loire et les rives du grand fleuve. Le bivouac n’est plus très loin. Après 150 kilomètres, j’ai le sentiment étrange de mieux voir les choses : les paysages s’élargissent, se calment, se laissent lire. Le voyage, en réalité, ne fait que commencer.

Plan canicule
Début juillet, la canicule écrase le pays. Les bords de Loire ne font pas exception. Par tronçons de cinquante kilomètres, nous avançons péniblement dans un air brûlant. Dès que possible, nous descendons du vélo et nous jetons à l’eau. Loire d’abord, Sioule ensuite : l’idée est simple, rester sous le point d’ébullition. Quand les rivières manquent, nous nous rabattons sur les robinets des cimetières. À Sancerre, nous grimpons au sommet de la butte vers 10 heures. Cent soixante mètres de dénivelé positif, ce n’est pas énorme, mais dans ce paysage ondulé de sauvignon blanc et de pinot noir, on a l’impression de prendre de la hauteur sur le monde. La descente file ensuite jusqu’au fleuve. Nous passons le viaduc de Lestang, construit en 1893 pour une ligne ferroviaire reliant le Cher à la Nièvre. En 1897, Léon et Marie-Antoine ont peut-être encore entendu la locomotive à vapeur ; aujourd’hui, les rails ont disparu et le viaduc sert aux promeneurs et aux cyclistes.






L’après-midi, nous entrons dans le Nivernais. Au loin, se dessinent déjà les forêts de la Nièvre et de l’Allier. Nous campons à Dornes, dans un camping noyé de verdure près des étangs de Bailly. Le lendemain, la traversée de l’Allier nous conduit vers les premières pentes du Massif central. Au sud de Charroux, écrasée de chaleur, la chaîne des Puys s’élève comme un premier mur sur la route de Nîmes.
Franchissement des volcans d’Auvergne
Au lever du jour, une brume dense enveloppe la forêt. Nous partons à 5 heures pour éviter la fournaise. Pendant quarante kilomètres, nous slalomons entre les volcans au milieu de larges pistes forestières. Au col des Goules, nous frôlons les 1 000 mètres avant de plonger vers Clermont-Ferrand, 650 mètres plus bas. Café et sandwiches avalés sous la statue de Vercingétorix, place de Jaude, puis nous repartons presque aussitôt. La ville s’efface, la cathédrale en pierre de Volvic rétrécit derrière nous, et nous glissons hors du centre, puis hors des boulevards, des zones commerciales et des hangars logistiques, jusqu’aux berges de l’Allier. Là, sur des sentiers de terre noire, dans l’humidité des saules et des sureaux, le décor change encore.
À Coudes, je cherche l’endroit exact où Giran-Max avait posé son chevalet pour peindre Montpeyroux et sa tour en ruine. L’arbre du premier plan a disparu, et le paysage a été remodelé par l’autoroute A75, désormais toute proche du village.
Au sud d’Issoire, nous bifurquons à nouveau. La vallée de l’Allier derrière nous, nous remontons les gorges de l’Alagnon. Coincée entre la rivière et la départementale 909, sous les ruines du château de Léotoing, l’Auberge des Pêcheurs semble oubliée hors du temps. Long comptoir en bois, tabourets en skaï rouge, renard empaillé sur une commode en formica : le décor raconte une France routière d’avant l’A75. Rachel Sheinfoux, la patronne, nous regarde avec amusement. Nous ne saurons pas si les deux cyclistes de 1897 se sont arrêtés ici, mais l’idée suffit à nourrir le voyage.
A l’assaut du Cézallier
À Massiac, il faut déjà quitter le fil suivi par nos prédécesseurs. La vallée de l’Alagnon est désormais occupée par la N122, impraticable à vélo. Nous prenons donc de la hauteur et gagnons le plateau du Cézallier pour rejoindre le camping municipal d’Allanche, au pied des monts du Cantal. Là, le col de Combalut, à 1 196 mètres, ouvre une vue grandiose sur une mer de sommets. Dans la lumière du soir, les alpages ponctués de vaches Aubrac prennent des teintes presque picturales. Les crêtes volcaniques se découpent à contre-jour : nous sommes entrés dans les hautes terres du Massif central.
Le lendemain, la journée réclame deux petits-déjeuners : un à 6 heures, l’autre vers 8 heures, après la traversée du massif de la Pinatelle. Sur la terrasse vide d’un café de Murat, nous regardons le tracé vers le sud. En 1897, l’itinéraire passait par le Plomb du Cantal, à 1 855 mètres. Nous nous demandons de quelle énergie disposaient Léon et Marie-Antoine pour pousser leurs vélos — et toujours en monovitesse — à travers champs et pistes empierrées, avec plus de 900 mètres de dénivelé positif. Barret note : « De Neussargues au sommet du Plomb du Cantal, montée pénible et longue, largement compensée par le panorama. » Le tracé de 2023 nous épargne cette ascension, jugée trop difficile par l’organisation du Tourmagne. À la place, c’est le col de la Molède, à mi-hauteur du versant boisé, qui sert de passage.
Quelques kilomètres au sud de l’éperon volcanique de Saint-Flour, surgit le viaduc de Garabit, grand arc rouge suspendu au-dessus des gorges de la Truyère. Avec ses 565 mètres de long, il impressionne toujours autant. Mis en service en 1888, conçu sous la direction de Gustave Eiffel, il est la première construction humaine de notre parcours à nous apparaître presque telle que les cyclistes de 1897 ont pu la voir. À l’époque, il n’était pas rouge, et la Truyère coulait 27 mètres plus bas, avant la construction du barrage de Grandval. Pour moi, ce pont reste une porte vers le passé, un repère fort dans cette traversée à bicyclette et dans l’histoire du cyclotourisme.
La fatigue s’installe aux portes de la Margeride
Mais la route use. L’après-midi, le groupe se disloque un peu. Les pentes de la Margeride, la chaleur et la fatigue forcent chacun à son propre tempo. Élisabeth avance en musique, Jean-François déroule son rythme de diesel infatigable, Guillaume et moi jouons au yo-yo, l’un rattrapant l’autre dès qu’il décroche. Jusqu’à Saint-Chély-d’Apcher, nous serpentons autour de l’A75, sur des pistes de gravier blanc. La Margeride étale ses landes à genêts jaunes, ses affleurements de granite, ses faux airs de Bretagne sans mer. Nous trouvons notre réconfort dans l’eau glacée d’une fontaine, avant de repartir.




Pour Giran-Max et Barret, rouler dans cette Auvergne rurale des années 1890 relevait presque du voyage à l’étranger. L’Aubrac et la Margeride étaient alors des terres lointaines, à peine reliées au reste du pays. Leurs vélos suscitaient la curiosité ; à Saint-Chély-d’Apcher, c’était même une première. Barret a noté les réactions des habitants, amusés, intrigués, parfois incrédules devant ces nouvelles machines : « V’lou ! V’lou ! Des vélouchipèdes ! Comment que cha marche ? » demandait l’un. « Mais fouchtra, ch’est pas diffichile. Bougri ! Cha marche en les pouchant ! », répondait un autre.
À saute-moutons au-dessus des causses
Pour aller plus vite le lendemain, nous renonçons à monter les tentes. Nous dormons à la belle étoile, dans le joyeux désordre du camping municipal d’Aumont-Aubrac : matelas au sol, vélos appuyés contre un mur, smartphones, GPS et batteries branchés sur toutes les prises disponibles. Les vêtements lavés à la main sèchent au vent de Lozère. Comme Léon et Marie-Antoine en leur temps, nous attirons les regards et les questions. « Vous êtes partis de Melun il y a cinq jours ? Mais comment avez-vous fait ? » Nous répondons simplement : « Nous avons roulé. »
Le point culminant du parcours nous attend au col du Cheval Mort, à 1 454 mètres. Sur les crêtes de la Margeride, il marque notre bascule vers le grand sud. Ensuite viennent les causses de Mende et des Bondons, franchis presque comme des obstacles de course, avant l’arrivée à Florac, le long du Tarnon. Nous passons la nuit à Barre-des-Cévennes, autour de charcuterie partagée dans la salle commune, sous le regard immobile de deux têtes de cerfs empaillées. Nous sommes au cœur des Cévennes. La suite n’est plus qu’une courte montée vers la ligne de partage des eaux.
L’arrivée, enfin
Une fois basculés côté Atlantique, nous redescendons bientôt vers le versant méditerranéen, jusqu’au rocher d’Anduze, dernier rempart de pierre avant les garrigues. Il reste une cinquantaine de kilomètres sur les pistes blanches des DFCI, et, à deux kilomètres de l’arrivée, une crevaison vient une dernière fois briser le rythme. Puis Nîmes s’approche, et avec elle la Tour Magne, unique vestige des quelque quatre-vingts tours qui protégeaient autrefois la ville romaine. C’est là que s’achève le Challenge du Tourmagne.
Au pied du monument, à l’ombre enfin, un peu hébétés, nous prenons la mesure du chemin parcouru. Ce n’était pas seulement un défi sportif. C’était un jeu de piste à travers l’histoire, les paysages et les routes de France. Et pour comprendre le voyage de Giran-Max et Barret, il n’y a sans doute qu’une manière d’y parvenir : le refaire à vélo. À vos guidons.



















