De Lyon au glacier du Rhône à vélo
Pour qui vit à Lyon, le Rhône est un paysage familier. Ce fleuve naît à 2300 mètres d’altitude dans les Alpes suisses, de la fonte d’un glacier mourant. Là-haut débute sa longue descente de 800 kilomètres jusqu'à la Méditerranée. Décidant de remonter son cours jusqu'à sa source, Pierre a enfourché son vélo et a roulé, il était temps !
TEXTE ET PHOTOS
Pierre GOUYOU BEAUCHAMPS
Rubrique
Voyage à vélo
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Le Rhône naît à 2300 mètres d’altitude, dans un paysage bouleversé. Un lac grisâtre reçoit les eaux de fonte du glacier mourant. Quelques gros blocs de glace flottent, gros comme des containers à la dérive. Là-haut débute la longue descente du fleuve, 800 kilomètres vers la Méditerranée.
Depuis quinze ans que je vis à Lyon, ce fleuve est devenu un paysage familier. Mais jamais je n’avais remonté son cours jusqu’à sa source. Alors j’ai enfourché mon vélo et j’ai roulé. Il était temps.
Je suis sorti de Lyon par le nord-est, sur des routes familières. Très vite, j’ai compris que remonter un fleuve, c’est aussi perdre ses repères. Une demi-heure après le départ, j’ai presque cessé de le voir. À Villeurbanne, le Rhône disparaît, divisé en deux canaux, Jonage et Miribel. Là où il s’étalait autrefois dans la plaine, large de plusieurs kilomètres et libre de ses crues, il a été canalisé, corrigé, dompté. Au XIXᵉ siècle, on a commencé à le contenir pour protéger les terres cultivables, sécuriser les zones habitables et produire de l’électricité. Le fleuve est alors devenu un ouvrage d’ingénierie plus qu’un espace sauvage.
En quittant la piste pour un sentier de sous-bois, je retrouve un Rhône quasiment disparu, plus secret, plus sauvage. Le chemin s’enfonce entre mares stagnantes, bois morts et insectes agressifs. On se croirait dans un bayou. Ici, on appelle ces anciens bras du fleuve des lônes. Plus ou moins reliées au cours principal, elles forment un monde de mares, d’étangs et de silence froissé par les oiseaux d’eau.
Plus loin, la rivière d’Ain aborde le Rhône à angle droit, près d’Anthon. La rencontre a quelque chose de touchant : une rivière vive, claire, presque juvénile, se jetant dans un fleuve plus massif, plus opaque. Remonter un fleuve, c’est lire un arbre généalogique à l’envers. On remonte le temps en rencontrant ses affluents, et l’on se met à poser des questions étranges : un fleuve est-il encore lui-même quand on le canalise ? Sa personnalité est-elle la somme de celles qui l’alimentent ?
Dans l’après-midi, j’ai atteint les premiers reliefs calcaires des Préalpes. Aux gorges de la Balme comme au défilé de l’Écluse, la route se faufile entre de hautes falaises qui portent encore la trace du grand glacier d’autrefois. Il y a 130 000 ans, le glacier du Rhône formait avec d’autres une immense langue de glace qui avançait jusqu’aux abords de Lyon. Son front, épais de plusieurs centaines de mètres, avait façonné la Croix-Rousse. Sur la colline, le Gros Caillou rappelle ce passage : un bloc de 24 tonnes venu de plus de 200 kilomètres de là, transporté par la glace avant d’être déposé ici lors de sa fonte.
Le deuxième jour, un simple panneau en bord de piste m’a fait entrer en Suisse. Quelques coups de pédale plus loin, l’Arve, venue du pied du Mont-Blanc, rejoint le Rhône dans un tumulte de sédiments au cœur de Genève. Quelques mètres en amont, des adolescents sautent d’un pont dans une eau claire, sous le regard amusé des employés en pause déjeuner. Puis le fleuve s’élargit, devient lac Léman, et prend presque des allures maritimes.
En amont du Léman, le paysage change encore. Le Valais s’ouvre comme un large couloir encaissé entre de hautes montagnes. Le fleuve y devient un outil, presque un arrosoir géant. Il alimente les vergers, les champs, les serres, grâce à un réseau de canaux précis et ordonnés. Tout semble maîtrisé. Pourtant, la nature rappelle parfois qu’elle ne se laisse pas facilement domestiquer. Les crues de 2004 ont laissé des traces visibles à Sierre, où le pont porte encore les stigmates de l’inondation.




En Suisse comme en France, le Rhône a longtemps été considéré comme un voisin encombrant, trop puissant, trop imprévisible. On l’a donc “corrigé” : redressé, endigué, bétonné, accéléré. Comme si faire disparaître le fleuve permettait de mieux vivre avec lui.
Après Brig, la route monte par paliers, entre vallées plates et verrous glaciaires. Vers 1400 mètres, la vallée de Conches apparaît avec ses chalets sombres et ses prairies fleuries. Le Rhône redevient une rivière vive, bondissante, et j’ai même l’impression de l’entendre pour la première fois depuis Lyon. Ici, il parle allemand : on l’appelle Rotten.




Plus haut encore, la route se cabre vers Gletsch, puis vers le col de la Furka. Là, Alexandre Dumas racontait déjà, au XIXᵉ siècle, l’apparition du “magnifique géant de glace” d’où sortaient trois ruisseaux qui prenaient ensuite le nom de Rhône. Aujourd’hui, le glacier s’est retiré. À l’emplacement de l’ancien Hôtel Belvédère, devenu célèbre avec James Bond, le glacier n’est plus à portée de main : il faut marcher longtemps pour l’atteindre. En face, l’accès passe par un terrain privé, une boutique de souvenirs et un tourniquet métallique qui mène à un sentier panoramique. Là où s’étendait autrefois une vallée écrasée de glace, un lac glaciaire s’est formé, ultime témoin d’un géant en déroute.
Le chemin descend vers ce lac gris. Le glacier apparaît plus haut, mais il est difficile de soutenir son regard. Une grotte de glace, site touristique protégée par d’immenses bâches blanches, donne à voir des parois bleues maintenues par des étais de bois. Tout suinte, tout fond. Les chiffres sont implacables : le glacier du Rhône a perdu la moitié de son volume depuis 1935, et plus d’un tiers rien qu’au XXIᵉ siècle. Entre 2016 et 2022, la fonte s’est accélérée à un rythme vertigineux. Sa disparition totale est désormais attendue autour de 2100. Reste une question vertigineuse : quand le glacier aura disparu, que deviendra le nom du fleuve ?





En redescendant vers Lyon, le Rhône me semble plus vaste, plus fragile aussi. Sous mes yeux, il continue de couler comme si de rien n’était. Mais désormais, je sais d’où il vient, ce qu’il a traversé, et ce qu’il risque de perdre. Géant aux pieds de glace, il porte en lui un passé immense et un avenir incertain



















