Californie, à vélo au pays des derniers géants

Le projet de Pierre était simple, presque rudimentaire dans son énoncé, mais riche de promesses : remonter à vélo la côte Pacifique, de la baie de San Francisco jusqu’au cœur des forêts de séquoias côtiers, les fameux Redwoods, les plus hauts arbres du monde. Sillonnant cette côte rugueuse et sauvage, battue par les vagues du Pacifique, il a pu rouler au cœur de l’une des plus vieilles forêts de la planète. Sur ce territoire où la nature s’exprime encore largement, il a vécu une expérience hors du temps…

Kilomètre 0 : préparatifs au départ

Il est 22 heures. Trois kilomètres au nord de l’aéroport de San Francisco, dans la lumière blafarde d’un motel à la moquette sale, dans une odeur de tabac froid, je m’affaire autour d’une boîte en carton éventrée. À l’intérieur, mon vélo démonté pour le transport attend d’être remis en état de marche. Je visse les pédales automatiques, redresse la potence, fixe les sacoches sur le cadre et le porte-bagages. Dans chaque sacoche, je glisse le strict nécessaire pour six jours de route : quelques outils, des vêtements de rechange, un drone, du matériel de bivouac, une brosse à dents cassée en deux. Cinq kilos à peine.

Demain matin, je prends la direction du nord. Mon projet est simple, presque rudimentaire dans son énoncé, mais riche de promesses : remonter à vélo la côte Pacifique, de la baie de San Francisco jusqu’au cœur des forêts de séquoias côtiers, les fameux Redwoods, les plus hauts arbres du monde. Ces géants végétaux peuplent les collines et les montagnes du nord de la Californie, un territoire isolé, sauvage et rural, ouvert sur l’immensité du Pacifique.

Je connais bien cette région. En 1997, j’avais 17 ans lorsque j’ai partagé pendant une année le quotidien d’une famille à Eureka, la capitale du comté de Humboldt. À l’époque, j’ai beaucoup emprunté cette route reliant la côte nord, mais toujours en voiture. Aujourd’hui, je choisis le vélo. Par envie de sentir le paysage autrement, de ralentir le temps, de laisser la route s’inscrire dans le corps.

La traversée de San Francisco et le franchissement de la Porte d’Or

Je m’étais préparé au pire. Pour relier le nord de la ville, j’imaginais affronter un trafic automobile dense, me faufiler dans un dédale de bitume et de béton, négocier chaque carrefour comme un obstacle. Dès le premier croisement, pourtant, des panneaux bleus indiquent un itinéraire cyclable inopiné : le Centennial Way. Bordé d’arbres, de bancs et d’aires de jeux pour enfants, il dessine une sorte de monde parallèle au monde des voitures.

Au sommet d’une haute colline noyée dans le brouillard, je bascule sur la façade Pacifique. Comme souvent les jours d’été, la ville a disparu dans le nuage. L’océan Pacifique doit être là, quelques mètres en contrebas. J’entends les vagues déferler sur une plage invisible, leur souffle régulier montant jusqu’à moi. Après la traversée du Golden Gate Park, vaste rectangle vert de plus de 400 hectares au cœur de la ville, j’atteins l’entrée du pont mythique : le Golden Gate Bridge. Ses câbles noueux et rouges disparaissent dans la brume, comme des lianes géantes tendues vers le ciel.

Avec d’autres cyclistes, je m’engage sur l’étroite bande cyclable parallèle au trafic routier. Le vent fouette les visages, les voitures passent dans un vrombissement continu. Au milieu du pont, le brouillard se déchire enfin. Le paysage est vertigineux : les vagues du Pacifique, 60 mètres en contrebas, la skyline de San Francisco et les hautes tours du quartier d’affaires, le rocher solitaire de l’île d’Alcatraz, les nombreux ponts traversant la vaste baie.
Franchir le Golden Gate, c’est pousser la porte de la côte rugueuse et sauvage de Californie du Nord. C’est laisser derrière soi la ville, ses codes, son agitation, pour entrer dans un territoire où la nature s’exprime encore largement.

Un territoire qui s’ouvre au vélo

Au nord de Sausalito, l’air tremble sous la pulsation des moteurs. À quelques mètres du flot hétéroclite de camions aux capots gigantesques, de SUV imposants et de voitures électriques silencieuses, la piste cyclable de Mill Valley longe la Highway 101 et son trafic à haute vitesse. Isolée au pied des collines urbanisées aux villas somptueuses, la véloroute 95 traverse le marais de Bothin, une relique des marais salants qui entouraient la baie de San Francisco avant l’étalement urbain. La Highway 101, elle, file vers le nord, traversant une zone urbaine ininterrompue sur près de 100 kilomètres avant d’atteindre les territoires ruraux. L’itinéraire cyclable 95, lui, préfère obliquer vers l’ouest pour rejoindre la côte Pacifique.

Depuis la fin de la période Covid, certains Américains se sont mis à acheter des vélos, dans un pays où l’usage du deux-roues reste pourtant marginal. « Dans les villes comme San Francisco ou Portland, en Oregon, beaucoup utilisent le vélo pour se rendre sur leur lieu de travail. Certains en ont même profité pour tester le voyage à vélo », note une bénévole du Musée du Vélo du Comté de Marin, que je rencontre à Fairfax, 30 kilomètres au nord du pont du Golden Gate.

Chaque année, entre 10 000 et 15 000 cyclistes parcourent la côte Pacifique à vélo, selon les chiffres de l’Adventure Cycling Association, une association nationale de promotion du voyage à vélo basée à Missoula, dans le Montana. Une pratique facilitée par la création d’itinéraires cyclables sillonnant le territoire des États-Unis. Près de 30 000 kilomètres d’itinéraires balisés — sur les 80 000 kilomètres prévus à terme — sont ainsi développés à travers 34 États. L’un des prochains grands projets de l’USBRS (United States Bicycle Route System), en charge de l’identification, de l’ouverture et du maintien des itinéraires cyclables, est de connecter 145 pistes existantes pour en faire la première piste cyclable traversant l’intégralité des États-Unis. À terme, elle reliera Washington DC à Seattle en parcourant 6 000 kilomètres, de l’océan Atlantique à l’océan Pacifique.

Des forêts de séquoias côtiers exploitées puis préservées

Je quitte le Marin County Bicycle Museum en empruntant le boulevard Sir Francis Drake, qui serpente au fond d’une longue et étroite vallée boisée. Le brouillard matinal a disparu et les températures grimpent rapidement. Quarante kilomètres au nord du Golden Gate, le tissu urbain s’effiloche enfin et laisse place à la première forêt de séquoias du voyage, dans le parc Samuel Taylor. Reconnaissables entre mille avec leurs écorces épaisses, fibreuses et crevassées à la couleur rouge, les fiers troncs rectilignes filent droit vers le ciel azur. Pourtant, ces arbres n’atteignent pas la taille de leurs confrères du nord de la Californie et sont certainement de deuxième génération.

Mon GPS indique un changement de direction imminent. De l’autre côté d’un étroit cours d’eau, franchi par une passerelle métallique, une piste de terre s’enfonce dans la forêt. Elle emprunte le tracé d’une ancienne voie de chemin de fer, la North Pacific Coast Railroad, construite en 1874 dans la jeune Californie. Longue de 150 kilomètres, reliant la baie de San Francisco au village de Cazadero, au nord, le train à vapeur transportait passagers, fruits et légumes, mais aussi des planches taillées dans les gigantesques troncs d’arbres des séquoias côtiers, extraits des forêts de la chaîne côtière. La liaison fonctionna pendant 60 ans avant d’être abandonnée dans les années 1930. Entretemps, les forêts primaires de séquoias côtiers ont été décimées.

Avant l’arrivée des Européens, les forêts de séquoias côtiers occupaient une surface de plus de 800 000 hectares — plus de 8 000 kilomètres carrés, soit la taille du département du Puy-de-Dôme — le long d’une bande de 50 kilomètres de large sur plus de 750 kilomètres de long, parallèle à l’océan Pacifique, du sud de San Francisco jusqu’à la frontière avec l’Oregon. Assez proches de l’océan pour bénéficier du brouillard nécessaire à leur hydratation, mais pas trop pour ne pas être brûlées par le sel marin.

Lorsque l’or fut découvert en 1848 dans les Black Hills près de Sacramento, des centaines de milliers de personnes se ruèrent vers la Californie, notamment à San Francisco qui ne comptait à l’époque que quelques centaines d’habitants, vivant dans des cabanes de boisrudimentaires. La ruée vers l’or fut le point de départ de l’exploitation massive des forêts de séquoias, dont le bois d’excellente qualité — ignifuge, résistant aux insectes, léger — était utilisé comme matériau de construction, mais aussi comme bardages, piquets de vignes, traverses de chemin de fer. En l’espace d’un siècle d’exploitation, 95% des forêts primaires de Redwoods ont disparu, malgré la protection actuelle de 25% de leur habitat initial.

Une terre sismique

Au kilomètre 110, la Bicycle Route 95 sort de la forêt et rejoint la Highway 1 le long de la côte Pacifique. Pendant deux jours et 300 kilomètres, je ne quitterai pas cette route panoramique, en équilibre entre le littoral sauvage battu par les vagues et les collines brûlées par la sécheresse et le sel marin. Les deux bandes jaunes médianes filent au nord à travers le paysage, comme une invitation à pousser toujours plus loin l’exploration. Malgré la présence de quelques voyageurs à vélo filant vers le sud, portés par les vents dominants, l’atmosphère est solitaire sur cette côte rugueuse et accidentée. Il faut parfois rouler plus de 30 kilomètres pour trouver de quoi se ravitailler, dans des petits villages aux supérettes minuscules où l’on vend à la fois essence, snacks, souvenirs et cafés XXL. La Highway 1 est un théâtre où chaque virage offre une nouvelle scène. Parfois la route s’accroche à la falaise, loin au-dessus du Pacifique, parfois elle s’abaisse jusqu’à un pont pour traverser un canyon latéral ou contourner de petites criques sauvages. Le soir, je pose le campement dans le creux des dunes, enveloppé dans le bruit blanc des rouleaux qui s’abattent sur le littoral.

Les mouvements tectoniques, nombreux dans la région de la faille de San Andreas, rendent instables certaines sections de la Highway 1. Glissements de terrain, affaissements et fissures dans la chaussée se produisent régulièrement, comme au nord de Fort Bragg où 3 kilomètres de route sont en travaux depuis des mois. Avec d’autres cyclistes, j’attends le feu orange clignotant, au son tonitruant des lions de mer qui colonisent des pans entiers de roches noires battues par les vagues.

Dans l’après-midi du troisième jour, j’atteins la fin de la route côtière. La Highway One vient buter contre les falaises abruptes de la chaîne de montagnes Kings Range, qui dissuadent tout projet de construction de route le long du littoral. Je dois escalader une colline boisée pour rejoindre la route 101 qui poursuit sa course vers le nord, à l’intérieur des terres. En plein cœur de l’Empire des Redwoods. Un dernier coup d’œil à l’océan, un virage à droite, et la route plonge dans la forêt.

Rouler au milieu des géants

Au camping de Burlington, quelques tentes sont installées sur le sol mou de la grande forêt. Les épines rousses, tombées des séquoias géants depuis des siècles, forment un tapis épais et rebondissant qui engloutit les sons. La forêt est silencieuse. Tout le monde chuchote sous la cathédrale végétale. Les faisceaux des lampes frontales éclairent la base des grands arbres dont les troncs massifs, larges comme deux voitures, montent droit dans la pénombre.

Avec d’autres cyclo-voyageurs, je passe la nuit au cœur de l’une des plus vieilles forêts de la planète. La forêt est tellement âgée que les arbres les plus anciens sont nés sous l’Empire romain. J’ai le sentiment diffus que, si je me retourne brusquement, le passé va surgir. Ici, le paysage n’a pas évolué depuis des siècles. Lors de la « découverte » de l’Amérique en 1492, lorsque les pères fondateurs ont débarqué sur la côte sauvage du Massachusetts en 1620 ou lorsque Jefferson a lancé en 1803 l’expédition de Lewis et Clark marquant le début de l’expansion vers l’ouest, ces mêmes séquoias géants étaient déjà là. Et ils étaient déjà vieux. Les Premières Nations, Yurok, Wiyot, Karuk, Hupa, ont vécu sur ces terres pendant des millénaires avant l’arrivée des Européens.

À mesure que l’on s’aventure plus au nord, la route prend des airs de frontière. Les arbres sont tellement massifs qu’ils ont longtemps représenté une barrière physique pour le développement des infrastructures dans la région. Ce n’est qu’en 1922 que la Redwood Highway, tronçon de la mythique 101 qui relie Los Angeles à Olympia dans l’État de Washington sur plus de 2 500 kilomètres, a été construite pour désenclaver la région. Ici, on
parle du « Redwood Curtain » : le rideau de séquoias, qui traduit l’isolement géographique et culturel de la région. Passer de l’autre côté de ce rideau, c’est entrer dans un monde plus reculé où les villes sont moins denses, le territoire plus rural et les réseaux de transport moins développés. Ce territoire détient pourtant une richesse unique en Californie : à plus de 450 kilomètres du centre urbain le plus proche, il se dégage une sensation de calme et de sérénité que l’on ne trouve nulle part ailleurs.

J’ai atteint la ville d’Eureka au milieu du cinquième jour de voyage. Je suis allé voir la maison où j’avais vécu en 1997 et la High School où j’étais lycéen. Dans les rues en grille du centre-ville historique, les rangées de maisons victoriennes aux couleurs vives témoignent de la prospérité de la ville lorsque, au cours des XIXe et XXe siècles, Eureka était la «capitale du bois » en Californie. Un temps où les arbres géants étaient considérés comme des produits économiques, de la matière première. La ville de 26 000 habitants, ouverte sur la baie de Humboldt, compte désormais sur le tourisme pour nourrir son économie. Encore une fois, ce sont les arbres qui attirent les foules. Chaque année, entre 1,3 et 1,4 millions de voyageurs franchissent le Redwood Curtain pour visiter le parc national de Redwood, au nord d’Eureka.

KM 776, fin de la route, au cœur des forêts

Des traits de lumière filtrent à travers la haute canopée. De chaque côté de la piste poussiéreuse, des piliers gigantesques se dressent dans un sous-bois couvert de fougères géantes. On dirait le paysage d’un autre monde. D’ailleurs, c’est dans ces forêts que certaines scènes de Star Wars ou de Jurassic Park ont été tournées. Je roule sur la Howland Hill Road, une piste de 16 kilomètres anciennement empruntée par les camions de transport de bois et les diligences en route pour l’Oregon tout proche. Ici, à part la présence de l’étroite piste, rien n’a changé depuis des millénaires. Les arbres rivalisent de hauteur, comme dans le Grove of Titans, le « bosquet » des Titans où le plus grand arbre atteint plus de 100 mètres de hauteur et 4 mètres de diamètre.

L’ouverture de la piste de Howland Hill en 1887 a eu le même effet que la création de la Highway 101 dans les années 1920 : en facilitant l’accès aux grandes forêts, les Redwoods sont devenus populaires et des mesures de protection ont été prises avant la disparition totale de ces écosystèmes millénaires. Étonnamment, l’ouverture des routes touristiques a sauvé les forêts de séquoias côtiers. Elles sont aujourd’hui gérées par un système de
protection unique aux États-Unis, composé de trois parcs étatiques et d’un parc national : le Redwood National and State Parks.

Au bout de la piste, j’ai atteint la Smith River, rivière aux eaux si translucides qu’on distingue le moindre galet au fond des trous d’eau. Sur la rive opposée, une rangée de saules forme une longue frange d’un vert pâle. Juste derrière, les séquoias surgissent et semblent ne jamais s’arrêter. Il faut se tordre le cou pour apercevoir la cime. Poser le vélo, s’asseoir sur la rive et contempler la scène. Respirer profondément. Vivre une expérience hors du temps.